Éduquer à la paix : l’action internationale de Georges Lapierre

La journée internationale de la paix a été instituée en 1981 et depuis 2001, elle se déroule tous les 21 septembre. Cette date permet à toutes et tous de contribuer à l’idéal de paix, alors que l’actualité nous montre que les guerres et les conflits sont de plus en plus nombreux à la surface de la planète. Mais comment éduque-t-on à la paix ? Une telle préoccupation est portée depuis les années 1920 par le syndicalisme de l’éducation. L’école doit être un lien d’apprentissage des savoirs, mais aussi d’éducation à la liberté et à la démocratie, qui ne peuvent s’épanouir que dans un contexte pacifiste. Plusieurs générations d’éducateurs et d’éducatrices ont porté un tel message, comme Georges Lapierre, un des premiers syndicalistes à promouvoir la concorde internationale en lien avec l’apprentissage des plus jeunes.

               L’action novatrice de Georges Lapierre en faveur de la paix

Dès les premières années d’existence du Syndicat national des instituteurs et institutrices (SNI), le problème de la paix est abordé dans les congrès et les publications militantes. Georges Lapierre, qui appartient à la direction du syndicat[1], est un des militants les plus actifs à ce sujet. Dans les années 1920, il a commencé à s’intéresser à la question du contenu des manuels scolaires, débusquant les propos bellicistes et luttant contre les stéréotypes qui décrivaient souvent les autres pays européens. Fervent défenseur de la réconciliation franco-allemande, il écrit plusieurs articles et rapports sur cette thématique[2]. Mais il souhaite aller plus loin en créant une organisation internationale regroupant les organisations syndicales de l’enseignement d’autres pays européens. En juin 1926, la première structure (appelée bureau pédagogique international) se transforme en une Fédération internationale des associations d’instituteurs, avec des représentants allemands, mais aussi hollandais ou suédois. D’autres pays rejoignent la FIAI et Georges Lapierre en est une des principales chevilles ouvrières. Chaque année a lieu un congrès, et le syndicaliste français se préoccupe plus particulièrement de la question de la paix : comment éduquer les plus jeunes pour qu’une nouvelle guerre ne soit plus possible ? Comment construire une approche de l’enseignement internationaliste ? Pour y arriver, il se penche sur l’enseignement de l’histoire et s’entour de plusieurs autres intellectuels ou historiens. Pour lui, l’éducation peut se mettre au service de la réconciliation des peuples. Pour cela, il faut aller à la rencontre des pays voisins, ce que Lapierre fait sans relâche jusqu’à la fin des années 1930. L’École Libératrice, créée en 1929 dont il est le rédacteur en chef, publie régulièrement le compte rendu des actions en faveur de la paix.

L’action de la FIAI se développe même au-delà de l’Europe car en 1932, avec l’intégration d’une délégation espagnole s’ajoutent des représentants de la Bolivie. Lapierre écrit de nouveau sur l’enseignement de l’histoire qui pour lui, dès le plus jeune âge, doit avoir pour mission de faire connaître les peuples d’autres pays et de favoriser l’apprentissage d’un humanisme éclairé en actes. Il faut surtout éviter les opinions nationalistes ou bellicistes. À partir du milieu des années 1930, l’expansionnisme nazi et l’affrontement de plusieurs puissances européennes démontrent l’incapacité de la Société des nations à préserver la concorde entre pays. Pour autant, Georges Lapierre prononce un discours à Oxford lors du colloque de la FIAI en 1935 sur « les possibilités d’un enseignement de la Paix ». On le voit : sa détermination est sans faille, en dépit des heures sombres qui s’annoncent et des bruits de botte qui deviennent de plus en plus audibles. Il écrit régulièrement dans l’École libératrice pour défendre ses convictions pacifistes qui sont relayées par toute une génération d’instituteurs qui pour une majorité a déjà connu les horreurs de la Grande Guerre. Cet activisme en faveur de la paix vaut au SNI d’être décrié par de nombreux militants nationalistes et d’extrême droite, ou liés aux militaires. Ainsi, Le maréchal Pétain s’évertue à dire à qui veut l’entendre que les instituteurs sont des traîtres à la nation française en faveur de leur attachement à la paix[3].

               Maintenir l’idéal d’éducation à la paix en dépit de la montée des périls guerriers

               Georges Lapierre est en plus de son militantisme, un formidable pédagogue et il réfléchit aux dispositifs pour mieux apprendre la paix aux plus jeunes : il promeut par exemple l’utilisation de jeux éducatifs, de films vantant les mérites de la paix, de manifestations musicales qui peuvent favoriser la découverte des cultures et civilisations d’autres pays, ou bien encore l’apprentissage et de l’esperanto[4]. Il souhaite également des échanges et correspondances entre enfants de pays étrangers pour apprendre concrètement à se connaître. Ce programme éducatif est détaillé dans de nombreux écrits, publiés ou à l’état de brouillons, que l’on peut retrouver aujourd’hui dans un fonds d’archives personnelles[5]. Sa réflexion s’accompagne de la réalisation d’un projet d’un manuel sur l’histoire et la civilisation qui s’inscrit dans une pédagogie humaniste et pacifiste. La défense de la paix est le creuset d’un activisme militant très important dans les années 1930, où syndicats, partis politiques et associations se mobilisent contre la guerre. Cette sensibilité pacifiste s’accompagne d’un foisonnement d’initiatives nationales ou internationales[6]. Georges Lapierre est très souvent actif dans ces groupes : ainsi, il est membre de la commission éducation du Rassemblement universel pour la Paix[7] et participe à des travaux pour la Société des nations[8]. Il établit un rapport en janvier 1937 sur la question de l’éducation et la paix[9]. À cette défense de la paix s’associe également l’antifascisme, auquel Lapierre est très attaché. Il est d’ailleurs un des initiateurs de la constitution en 1934 du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes[10] : grâce à lui, et au secrétaire général du SNI, André Delmas[11], plusieurs dizaines d’instituteurs et d’institutrices signent l’appel en faveur de la mobilisation.

               C’est justement la contradiction naissante entre le pacifisme et l’antifascisme qui fait évoluer Georges Lapierre. C’est à l’image de ce qui passe à la CGT, à laquelle le SNI appartient, ou encore à la SFIO, dont il est également membre. Plusieurs organisations rallient en effet une forme jusqu’au-boutiste de la défense de la paix, omettant la défense des libertés démocratiques et l’antifascisme. Ce pacifisme intégral gagne de plus en plus d’importance au sein du SNI : la paix avant tout, peu importe le contexte ! Pourtant, l’expansionnisme d’Hitler se vérifie chaque jour et le déclenchement de la guerre d’Espagne montre qu’un conflit armé peut vite arriver. En 1938, une très large majorité du SNI a rallié la position du gouvernement français au moment de la conférence de Munich, visant à préserver la paix quitte à octroyer à Hitler ce qu’il demande. Pour Georges Lapierre, l’idéal de paix est un impératif, mais il ne doit pas s’opposer à la défense des libertés. Il s’éloigne des structures qui vantent le pacifisme au détriment de tous les autres aspects. Et alors que jusqu’à présent, il était davantage un homme de réflexion qu’un débatteur lors des congrès, davantage un organisateur qu’un militant se mettant en avant, il va agir au premier plan pour défendre à la fois la paix et la liberté. Il poursuit son travail de réflexion que l’on peut retrouver dans ses archives personnelles, mais surtout il s’engage pour lutter contre les conséquences concrètes des guerres : il organise la venue de nombreux enfants espagnols en France, et mobilise à cette occasion l’ensemble de l’appareil du SNI[12]. Il déploie la même énergie lors du déclenchement de la guerre entre la France et l’Allemagne en septembre 1939 pour organiser l’accueil des enfants réfugiés et leur permettre d’avoir toujours des cours en dépit de l’exode et de l’avancée des troupes allemandes[13].

               Cette période entre 1938 et 1939 est également celle de l’approfondissement de son travail de réflexion sur l’éducation à la paix et sur l’élaboration d’un manuel scolaire pour les primaires. Mais cela se fait au prix d’un détachement d’autres militantes et militants qui sont de plus en plus aveuglés par leur pacifisme, au point de ne pas voir les dangers du nazisme ou de renoncer à défendre la République[14]. C’est aussi pour cette raison que l’engagement de Georges Lapierre a de nombreuses résonances aujourd’hui : on peut vouloir défendre la paix, agir pour une éducation pacifiste et défendre le droit international, tout en affirmant que dans certaines conditions, ce n’est pas la défense intégrale de la concorde entre les peuples qui prime lorsqu’il y a des agresseurs et des agressés. C’est le cas au moment du déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, où Hitler lance ses troupes pour conquérir l’Europe. Alors que d’autres militants actifs, au premier chef André Delmas pourtant principal dirigeant du SNI, s’enferrent dans un pacifisme à outrance, Georges Lapierre s’est positionné pour la riposte, y compris armée face aux ennemis de la République et de la Nation. Tout en étant solidaire des autres pays attaqués par le nazisme et le fascisme.

               Au moment où nous faisons face à un contexte international de plus en plus instable, la leçon digne du grand éducateur que fut Georges Lapierre peut nous interpeller : on doit éduquer à la paix, tout faire pour qu’une guerre n’éclate pas et trouver des solutions diplomatiques, mais lorsque la guerre est déclenchée par une puissance belliqueuse, il importe de riposter et d’agir en solidarité envers les nations agressées. Ce n’est pas la moindre des leçons que Georges Lapierre a laissé aux générations futures.


[1] Voir notre précédent article « La fabrique d’un héros : Georges Lapierre, syndicaliste et résistant » en ligne https://centrehenriaigueperse.com/2024/04/07/la-fabrique-dun-heros-georges-lapierre-syndicaliste-et-resistant/

[2] Sur l’action internationale de Georges Lapierre, voir Frédéric Mole, « Georges Lapierre, un instituteur dans le développement de l’internationalisme pédagogique (1923-1932) » in J. Droux et R. Hofstetter (Eds.), Globalisation des mondes de l’éducation. Circulations, connexions, réfractions (19e-20e siècles), Rennes, PUR., 2015, p.53-74.

[3] Olivier Loubes, L’école, l’identité, la nation. Histoire d’un entre-deux-France, 1914-1940, Paris, Belin, 2017.

[4] Thomas Creusot, Esperanto et espérantismes en France. L’utopie en pratique, Perrin, 2025.

[5] Si quelques documents de Georges Lapierre sont aujourd’hui dans le fonds SNI/SE-UNSA conservé aux Archives du Monde du travail de Roubaix ( voir l’inventaire en ligne https://recherche-anmt.culture.gouv.fr/archives/archives/fonds/FRANMT_IR_2011_14/open:all ) un fonds d’archives personnelles a été retrouvé il y a quelques années dont l’inventaire est en cours. Sur la question des archives , voir notre article « L’histoire du monde syndical de l’éducation aux archives nationales de Roubaix » en ligne https://centrehenriaigueperse.com/2025/04/07/les-archives-du-monde-syndical-de-leducation-a-roubaix/

[6] Jean-Michel Guieu, Le Rameau et le glaive. Les militants français pour la Société des Nations, Presses de Sciences Po, 2008.

[7] Sur ce groupe, voir l’étude de Rachel Mazuy, « Le Rassemblement Universel pour la Paix (1931-1939): une organisation de masse ? » Matériaux pour l’histoire du temps présent, n°30,1993, p.40-44, en ligne https://www.persee.fr/doc/mat_0769-3206_1993_num_30_1_404091 Ce numéro contient de nombreux articles essentiels sur l’histoire du pacifisme dans l’entre-deux-guerres.

[8] Voir les archives numérisées de la Société des Nations où l’on trouve de nombreux courriers de Georges Lapierre et des documents sur l’activité de la FIAI, en ligne https://archives.ungeneva.org/lontad?sf_culture

[9] Rapport de Georges Lapierre pour le Rassemblement universel pour la Paix, fonds Lapierre, janvier 1937.

[10] Nicole Racine, « Le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (1934-1939) : Antifascisme et pacifisme » Le Mouvement social, n° 101, octobre-décembre 1977.

[11] André Delmas, Mémoires d’un instituteur syndicaliste, éditions Albatros, 1979.

[12] Voir Celia Keren, La Cause des enfants. Humanitaire et politique pendant la guerre d’Espagne ( 1936-1939) Anamosa, 2026. Nous aurons l’occasion de revenir prochainement sur ce livre important dans un article pour notre site.

[13] Plusieurs documents éclairent cette action dans le fonds SNI-SE des ANMT de Roubaix.

[14] Jacques Girault, Pour une école laïque du peuple. Instituteurs militants de l’entre-deux-guerres en France, Publisud, 2009.


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