Éduquer dans un monde en crise : l’urgence de bifurquer

Éduquer dans un monde en crise : l’urgence de bifurquer

No(s) limite(s) : Étudier et enseigner face aux limites planétaires, est un ouvrage collectif réunissant cinquante-quatre auteurs et autrices issus d’horizons disciplinaires variés – économie, sociologie, science politique, histoire, philosophie, géographie, droit, anthropologie ou écologie – sous la direction de Baptiste Monsaingeon[1], Bruno Villalba[2] et Franck-Dominique Vivien[3]. Il pose le postulat suivant : notre planète a des limites dont la majorité sont aujourd’hui dépassées. C’est un fait qui nous oblige, à l’ère de l’anthropocène, à ne plus penser ni enseigner « comme avant ». Comment articuler éducation et limites planétaires ? Comment « éduquer aux, par, dans, face aux limites planétaires… » pour former les étudiants et les étudiantes aux enjeux de demain ?

L’ouvrage est ambitieux et sa finalité est déterminante. Quarante chapitres rédigés par des spécialistes pluridisciplinaires servent de guide. Chaque chapitre, structuré à l’identique, pose un concept, une problématique, des questions-clés. S’ensuivent des objectifs pédagogiques et quelques pages permettant à chacun de (re)mettre à jour ses connaissances, souvent complexes, à partir de résultats de recherches internationales actualisés. 

Il serait toutefois réducteur de considérer l’ouvrage comme réservé aux seul.es enseignant.es et étudiant.es, car les questions qu’il pose nous concernent tous.tes ; il invite chacun d’entre nous à interroger notre rapport au monde et à ses limites.

Alors, même si le contenu est dense, parfois complexe, le lectorat, même non initié, parvient à l’essentiel : se questionner pour mieux questionner.

De l’illimité aux limites du monde

La première partie de l’ouvrage invite à réfléchir au postulat de départ en interrogeant les fondements d’une vision d’un monde que l’on a longtemps cru illimité.

On comprend en quoi le nationalisme, le progressisme, le dualisme[4] ou encore l’individualisme ont contribué à faire perdurer cette idée ; « cette conception anthropologique [a permis] de construire une représentation d’un monde illimité dans lequel nos possibilités d’action sont infinies » (p. 32).

Le nationalisme et le progressisme ont laissé penser que les sciences et les techniques permettraient un progrès de l’humanité linéaire et perpétuel et ont créé l’illusion que l’on pourrait garder le contrôle de notre planète quoiqu’il en soit (on s’interroge, au passage, sur ce qui fait ou non « progrès »). Le dualisme et l’individualisme, eux, nous ont coupé de la nature : nous nous sommes crus « au-dessus d’elle », considérant la planète avant tout pour son utilité, comme un réservoir inépuisable à notre service.

Identifier nos limites

L’approche sociale des limites planétaires est originale. Elle nous invite à les penser du point de vue de la responsabilité des acteurs et autrices. Et si le problème n’était pas tant le trop grand nombre d’êtres humains sur Terre que le mode de vie d’une partie d’entre-deux, numériquement beaucoup plus réduite ?

Le cadre est discuté dans ce livre. Et c’est bien l’une des forces de cet ouvrage que de convoquer les sciences sociales et humaines pour éclairer l’évolution de notre planète.

Car les responsabilités sont inégales. On est habitué à mettre au premier plan le capitalisme pour expliquer la situation écologique actuelle, mais on évoque moins souvent l’impact de la colonisation, voire du patriarcat. Au final, c’est toujours une histoire de domination d’un groupe d’hommes sur d’autres hommes et des humains sur les autres espèces.

Le panorama scientifique des neuf frontières[5] qui, une fois franchies, mettent en péril nos conditions de vie sur Terre, est dressé. Le collectif à l’origine de ce livre rappelle au passage que le changement climatique, s’il est le plus visible, fait parfois oublier les autres limites : l’acidification des océans, la pollution chimique et de l’air, la perte de biodiversité, ou encore la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, qui toutes menacent les conditions essentielles à la vie humaine.

Le concept même de « limite » tient à l’incertitude quant au moment où les effets deviendront irréversibles. En revanche, on comprend bien qu’une fois les limites franchies, des processus peuvent s’enrayer. Cette incertitude devrait nous obliger à regarder la situation en face et à reconsidérer notre manière d’habiter le monde.

Les questions soulevées sont nombreuses, parfois vertigineuses, car elles n’interrogent rien de moins que notre place d’être humain sur cette Terre, notre responsabilité, mais aussi notre prétention à imaginer que nos connaissances et nos recherches pourront tout régler.

Les propositions faites dans cet ouvrage invitent ainsi à se déplacer, à faire un pas de côté, pour penser autrement notre rapport au monde.

Faire face aux limites planétaires

Six des neuf frontières planétaires sont aujourd’hui franchies[6]. Les auteurs et autrices sont sans concession : nous savions depuis longtemps et, globalement, nous avons échoué.

Sans nier les avancées écologiques, elles sont largement insuffisantes car elles ne sont pas à la hauteur de la transformation nécessaire pour garantir l’habitabilité future de la Terre.

Cette partie de l’ouvrage permet de comprendre l’échec de la cohabitation entre environnement et développement. Ce livre insiste sur « un demi-siècle perdu, en interrogeant quatre questions transversales : les objectifs de transformation réellement fixés par nos sociétés face aux limites planétaires, les processus d’institutionnalisation de l’écologie mis en œuvre, le cadrage économique et la mise en place d’instruments au service des politiques environnementales, et les solutions technologiques présentées comme des remèdes miracles » (p. 223).

Un fil rouge traverse cependant ces quatre questions : notre difficulté, voire notre incapacité, à penser une véritable transformation écologique qui consisterait à sortir du cadre de la croissance économique et, plus largement, du modèle capitaliste qui tend à absorber, voire à neutraliser la majeure partie des politiques de transition écologique.

En effet, quel objectif de transformation économique et sociale s’assigne-t-on ?

Écodéveloppement, développement durable, transition écologique, les terminologies se sont succédées depuis les années 1970. Mais il ne s’agit pas d’une simple évolution sémantique : l’ambition de transformation portée au départ s’est étiolée.

À la suite de la conférence de Stockholm sur l’environnement en 1972, l’écodéveloppement est envisagé comme une véritable transformation socioécologique à mettre en œuvre, conciliant respect de l’environnement et satisfaction des besoins humains. Des propositions concrètes émergent : plafonnement de la consommation de viande et de pétrole, fin de l’automobile individuelle, longévité des biens de consommation, responsabilité étendue des producteurs de la conception à la fin de vie des produits ou encore sobriété dans les usages du bâti et de la construction. Autant de propositions qui dessinent une véritable alternative et posent, en creux, la question du partage des richesses.

En 1992, à Rio, l’ambition s’est déplacée. Le développement durable est présenté comme plus « soutenable « mais se révèle, en réalité, plus « compatible » avec le capitalisme néolibéral. La croissance n’est plus réellement remise en question. En témoigne le concept de « croissance verte » qui permet finalement de poursuivre la croissance tout en prétendant en amoindrir les effets néfastes par des solutions techniques.

Plus récemment, la notion de transition écologique marque un nouvel infléchissement. L’ambition est encore amoindrie. Renaud Nougarol[7] utilise, pour illustrer ce processus, la métaphore de la valise « investie par une pluralité d’acteurs qui la remplissent à leur manière et la transportent dans différentes directions. En général, les affaires que l’on dépose dans une valise dépendent de sa destination » (p. 239)

L’évolution de la sémantique masque en réalité l’échec des États développés à sortir du modèle néo-libéral et dessine un paradoxe : à mesure que la conscience des limites écologiques s’affirme, l’ambition de transformer profondément le modèle économique s’affaiblit.

Faire avec les limites

Finalement, comment faire face aux défis que nous devons pourtant relever puisque la question, même si l’on veut parfois l’oublier, est vitale ?

À cette question, les réactions sont divergentes. Certains, comme les climatosceptiques, vont se réfugier dans le déni. Ils ne manquent pas d’ailleurs pas d’arguments pour convaincre et ils sont savamment relayés par une partie des médias. Il ne faut pas oublier que Trump a qualifié le changement climatique de « plus grosse arnaque au monde »[8].

À l’autre extrémité, d’autres proposent des réponses radicales, voire autoritaires. C’est ce qu’incarne en France par exemple le collectif Les soulèvements de la terre, dont les militants revendiquent une forme de contre-violence écologiste en réponse aux violences exercées à l’égard de l’environnement.

Entre les deux, le technosolutionnisme affirme que l’on pourra toujours avoir recours à des solutions techniques pour résoudre la question climatique, mais le véritable danger n’est-il pas de repousser sans cesse les transformations économiques et sociales nécessaires ? Cette « économie des promesses technoscientifiques » crée un horizon d’attente qui permet avant tout le maintien du fonctionnement actuel.

Enfin, ce livre interroge l’adaptation au changement climatique, les mobilisations écologistes, la décroissance, la sobriété ou encore l’écosocialisme. Mais aucune de ces voies n’est présentée comme une solution simple et suffisante.

Les limites sont planétaires, mais leurs causes, leurs conséquences et les efforts nécessaires pour y répondre sont socialement très inégalement distribués.

Pour conclure, ce livre est bien plus qu’un ouvrage destiné aux enseignants et enseignantes même si chacun.e pourra y puiser selon la thématique qui l’intéresse puisque les chapitres peuvent être lus indépendamment. Il constitue un rappel, si nécessaire, des enjeux environnementaux auxquels nous sommes confronté.es, mais plus encore une invitation à réfléchir collectivement comme individuellement à notre rapport aux limites.

Nous devons faire des limites un objet de débat et de choix démocratiques.

Pour aller plus loin :


[1][1] Baptiste Monsaingeon est maitre de conférences en sociologie à l’université de Reims Champagne-Ardenne et détaché au LISIS (CNRS).

[2] Bruno Villalba est professeur de science politique à AgroParisTech et membre du laboratoire Printemps (CNRS).

[3] Franck-Dominique Vivien est professeur d’économie à l’université de Reims Champagne. Directeur du Centre de recherche interdisciplinaire économie-gestion (CRIEG).

[4] Le dualisme désigne une conception qui sépare l’être humain de la nature, considérés comme deux réalités distinctes. Cette vision tend à placer l’humain à l’extérieur de la nature qu’il peut considérer comme une ressource à exploiter ou à maitriser.

[5] Les auteurs et autrices précisent qu’en français, le terme « frontières planétaires » serait plus approprié que celui de « limites planétaires », la notion de frontière renvoyant davantage à l’idée d’un seuil au-delà duquel le risque de basculement s’accroît.

[6] Il s’agit des limites suivantes : le changement climatique, l’érosion de la biodiversité, la perturbation des cycles de l’azote et du phosphore, le changement d’usage des sols, la modification du cycle de l’eau douce, l’introduction d’entités nouvelles dans la biosphère (pollutions chimiques). On notera que depuis septembre 2025, une septième limite a été franchie : l’acidification des océans.

[7] Renaud Nougarol dans le chapitre 2 de la troisième partie intitulé « Les approches classiques des transitions écologiques ».

[8] En septembre 2025, Trump tient ces propos à la tribune des Nations Unies.


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