Le mouvement lycéen de ces dernières semaines a remis à l’ordre du jour les manifestations et cortèges réguliers dans les rues et la conquête de l’espace urbain pour rendre visible les revendications. Il est judicieux de s’arrêter sur ce mode d’action et de voir ce que la recherche en histoire et en sciences sociales peut apporter pour la compréhension de ces phénomènes, afin de nous aider à mieux décrypter l’actualité. Cet objet de recherche éclaire le déroulement des événements actuels, en décelant les nouveautés et les spécificités du moment présent. Mais cela permet également de repérer son inscription dans un héritage politique qui fait de la manifestation un des éléments les plus traditionnels du répertoire d’action du militantisme. Plusieurs travaux majeurs ont en effet alimenté depuis plusieurs décennies notre connaissance tout en s’actualisant régulièrement au gré des nouveaux mouvement sociaux que connaît notre pays.
Montrer les revendications
Si on cherche l’étymologie du mot « manifestation », on peut voir qu’à l’époque moderne, manifester signifiait « rendre visible » ou «se rendre visible »[1]. Une telle signification garde son intérêt aujourd’hui, tant il est vrai que les cortèges lors d’une mobilisation ont pour but de mettre en évidence le groupe qui manifeste pour une cause. Dans l’occupation temporaire d’un espace public, on se rend visible du reste de la population et on informe le plus grand nombre des revendications. Bien souvent, ces cortèges ont également pour but de montrer la détermination de celles et ceux qui défilent, mêlée de sentiments contradictoires, entre révolte[2], joie et colère.
On peut retenir la définition que donne Olivier Filieule, l’un des plus grands spécialistes actuels de ce champ de recherche : pour lui doit être « considérée comme action manifestante toute occupation momentanée par plusieurs personnes d’un lieu ouvert public ou privé et qui comporte directement ou indirectement l’expression d’opinions politiques »[3]. On se rend donc visible par un cortège pour déclamer un message revendicatif.

Chaque année, la France connaît en moyenne plus de 10 000 manifestations, regroupant quelques dizaines de personnes jusqu’à des centaines de milliers voire des millions. Les démonstrations de rue sont donc très fréquentes dans notre pays, à tel point que les pays voisins y voient parfois la marque d’un « esprit » français frondeur et réfractaire[4]. Aujourd’hui, manifester a dans notre pays une valeur constitutionnelle et ce mode d’action demeure un droit essentiel et une liberté fondamentale, en dépit des règles légales qui l’encadrent. Liée à la liberté d’expression, la manifestation appartient depuis plusieurs siècles aux modes de contestation les plus habituels. Cependant de nos jours, les cortèges spontanés sont devenus très rares et la grande majorité des défilés sont préparés et organisés en amont par ce que l’on peut appeler des « entrepreneurs de mobilisation » selon l’expression de Pierre Favre, autre politiste auteur de travaux pionniers sur le sujet[5]. Il s’agit de partis politiques, de syndicats, d’associations ou de simples collectifs, qui se mobilisent pour organiser au mieux les cortèges et le déroulement des manifestations. Il faut rendre public l’annonce des rassemblements, inciter le maximum de personnes à se rendre aux points de rendez-vous et s’assurer d’une visibilité de plus en plus grande des pouvoirs publics, de l’opinion, mais aussi des médias. Toute manifestation obéit à des interactions qu’il faut décrire et comprendre, tout comme l’ensemble des rituels qui s’y rattache, que ce soit le choix du parcours, les slogans, les banderoles ou bannières, mais aussi la constitution d’un service d’ordre et la volonté de canaliser la violence parfois présente. Sur ce dernier point, on assiste depuis plusieurs années à l’augmentation d’actes violents lors de manifestations, des mobilisations altermondialistes aux Gilets jaunes, qui entraînent bien souvent une focalisation des médias au détriment des principales revendications. Les travaux d’Isabelle Sommier sur les mouvement altermondialistes[6] et la violence politique[7], tout comme l’étude de Francis Dupuis Déri sur les black blocs[8] sont indispensables pour mieux appréhender les liens entre la manifestation et la violence. Le mouvement des Gilets jaunes de 2018-2019 a renouvelé les pratiques de la manifestation selon des modalités nouvelles et un syncrétisme militant parfois déroutant et souvent violent, que la sociologue Magali Della Sudda étudie depuis plusieurs années avec une équipe de recherche[9]. La manifestation est régulièrement associée à la colère des personnes mobilisées, ce qui peut entraîner des actes de violence et de la répression. Mais il est essentiel toutefois de montrer la pluralité plus large des modalités d’action et des interactions à l’œuvre durant ces événements
Ce type d’action collective est donc très régulièrement étudié selon une diversité de méthodes, soit en sciences sociales, soit en histoire, soit encore en associant le temps présent et le passé.
Quelques travaux fondamentaux sur les manifestations
Il ne s’agit pas ici de faire une recension exhaustive des travaux de recherche qui ont pour objet la manifestation, mais davantage de mentionner quelques études utiles et majeures pour mieux cerner cette thématique liée aux mouvements sociaux. Dans cette optique, on n’abordera pas vraiment non plus certains points liés, comme la question de la violence et du maintien de l’ordre[10] ou bien encore le lien entre la manifestation et la grève[11]. Nous nous focalisons davantage sur les approches qui peuvent être utiles à la compréhension actuelle du mouvement lycéen.

Le sociologue et historien Charles Tilly est des auteurs qui a le plus travaillé sur les manifestations et sur les modalités d’action militante. On lui doit plus particulièrement l’ouvrage de synthèse intitulé La France conteste, de 1600 à nos jours[12]. Dans une approche comparatiste et socio-historique, il étudie dans ce livre l’ensemble des contestations et des agitations populaires qu’a connu notre pays sur plusieurs siècles. Tilly a forgé, à partir de ce travail, le concept de « répertoire d’action », autrement dit, le stock d’actions que l’on a à sa disposition selon les lieux et les siècles[13]. Puisant dans de nombreux exemples historiques, il a établi une grille d’analyse toujours très pertinente pour analyser les mouvements sociaux et étudier les manifestations, en prenant en compte l’identité des participant.es, les moyens d’action et les motivations. Un texte datant de 1986 qui a pour titre « Action collective et mobilisation individuelle » synthétise l’apport théorique de ses travaux[14]. Il a actualisé son étude avec l’aide de deux autres spécialistes des mouvements sociaux, Sidney Tarrow[15] et Doug McAdam[16]. On leur doit des analyses très intéressantes sur la « micro-dynamique » des mobilisations et des manifestations qui permet de mieux englober les temps des cortèges dans les pratiques militantes et de signaler le renouvellement souvent exprimé lors des nouvelles actions collectives.
Plusieurs études historiques ont également pour sujet l’analyse des manifestations. Il faut ici citer l’ouvrage majeur de l’historienne Danielle Tartakowky qui a écrit une somme sur les manifestations de rue en France entre 1918 et 1968[17]. Ce livre est incontournable sur ce sujet, étudié avec de multiples sources et selon différents angles, accompagné d’une précision qui force l’admiration. L’autrice a également publié une synthèse plus courte, Le pouvoir est dans la rue, qui intéressera celles et ceux qui veulent connaitre les formes et les mutations de la manifestation depuis le XIXe siècle[18]. D’autres études historiques ont plus récemment vu le jour, comme l’excellent travail de l’historien britannique Chris Millington qui a abordé la question des liens entre les manifestations et les violences dans la France des années 1930[19].
De telles approches historiques sont associées aux autres sciences sociales dans bien des cas, comme dans l’ouvrage majeur d’Olivier Fillieule, Stratégies de la rue, déjà cité ou dans l’ouvrage collectif dirigé par Pierre Favre, qui contient plusieurs chapitres historiques d’un côté, et des analyses sociologiques de l’autre[20]. Enfin, l’ouvrage écrit par Olivier Fillieule et Danielle Tartakowsy offre une courte et belle synthèse sur la sociohistoire de la manifestation qui est très utile[21].
Des banderoles aux pancartes : exprimer son désir d’avenir
La manifestation sert avant tout à exprimer collectivement un mécontentement politique et social, ainsi qu’une série de revendications. Et l’une des caractéristiques des manifestations lycéennes actuelles consiste à une inventivité sans borne dans l’expression des paroles de colère et d’aspiration à un avenir meilleur par une multitude de pancartes et de cartons brandis durant toute la durée du cortège (les photographies accompagnant cet article l’illustrent parfaitement).

Le message revendicatif s’affiche, se dessine, se diffuse et se reproduit pour le plus grand bonheur des participant.es et de celles et ceux qui observent. Il importe ici de suivre les conseils du grand historien Lucien Febvre, qui lors d’une conférence aux étudiants de l’ENS en 1941 expliqua quelle position devait adopter l’historien : « pour faire de l’histoire, tournez le dos résolument au passé et vivez d’abord. Mêlez vous à la vie (…). Ne vous contentez pas de regarder du rivage, paresseusement, ce qui se passe sur la mer en furie.[22] » En conséquence, il est utile de pratiquer l’observation participante dans les rassemblements actuels de lycéennes et lycéens. On constate très vite des évolutions notables : ainsi, aux bannières et drapeaux qui composent traditionnellement les cortèges se sont ajoutés des pancartes en carton, faites individuellement et collectivement, où se retrouvent des slogans, des revendications, avec souvent une touche humoristique ou des dessins révélant la créativité militante. Les banderoles sont également plus rares, bien que cet objet politique pour reprendre l’expression de Philippe Artières, soit toujours très présent dans les manifestations de rue[23]. À n’en pas douter, le mouvement social actuel possède de nouvelles caractéristiques, tout en forgeant une politisation des plus jeunes. À n’en pas douter non plus, les manifestations ferment les rues un court instant, mais ouvrent durablement des perspectives.
NB : les photographies illustrant cet article ont été prises lors de la manifestation parisienne du 6 octobre 2026, droits réservés.
[1] L’étude historique des manifestations durant la période moderne (XVe-XVIIIe siècles) a donné lieu à un grand nombreux travaux. Pour une synthèse complète et passionnante, voir Jean Nicolas, La Rébellion française. Mouvements populaires et conscience sociale (1661-1789) Folio Histoire, 2008.
[2] Voir au sujet des jeunesses en révolte, l’article récent sur notre site https://centrehenriaigueperse.com/2026/09/21/lirreguliere-la-revue-des-enfances-a-la-marge/
[3] Olivier Filieule, Stratégies de la rue. Les manifestations en France, Presses de Sciences Po, 1997.
[4] Parmi une production éditoriale vaste et trop souvent de mauvaise qualité, on peut conseiller à ce sujet le livre déjà ancien de l’historien britannique Theodore Zeldin, Les Français, Fayard, 1982.
[5] Pierre Favre, dir., La Manifestation, Presses de la FNSP, 1990.
[6] Isabelle Sommier, Le Renouveau des mouvements contestataires à l’heure de la mondialisation, Flammarion, 2003.
[7] Isabelle Sommier, La violence révolutionnaire, Presses de Sciences Po, 2008.
[8] Francis Dupuis-Déri, Les Black blocs. La liberté et l’égalité se manifestent, Lux, 2019.
[9] Voir par exemple Zakaria Bendali, Raphaël Challier, Magali Della Sudda, Olivier Fillieule, Débat préparé et conduit par Éric Agrikoliansky, et Philippe Aldrin, (2019) « Le mouvement des Gilets jaunes : un apprentissage en pratique(s) de la politique ? » Politix, 128(4), 143-177. https://doi.org/10.3917/pox.128.0143 .
[10] Sur ce point, voir pour une première approche, à compléter par les travaux d’Olivier Fillieule : Laurent Bonelli, Arnaud-Dominique Houte, Mathieu Rigouste, Sebastian Roché et Danielle Tartakowsky, « Le maintien de l’ordre en débats. Enjeux historiques et politiques. », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 163 | 2025, http://journals.openedition.org/chrhc/26064
[11] Stéphane Sirot, La grève en France. Une histoire sociale (XIXe-XXe siècle), Odile Jacob,2002.
[12] Charles Tilly, La France conteste de 1600 à nos jours, Fayard, 1986.
[13] Cécile Péchu, « Répertoire d’action » in Olivier Fillieule, Lilian Mathieu, Cécile Péchu, Dictionnaire des mouvements sociaux, Les Presses de Sciences Po, 2009, p.454-462.
[14] Charles Tilly, « Action collective et mobilisation individuelle » in Pierre Birnbaum et Jean Leca, Sur l’individualisme, Presses de la FNSP, 1986, p.214-243.
[15] Sidney Tarrow, Charles Tilly, Politique(s) du conflit : de la grève à la révolution, Presses de Sciences Po, 2015.
[16] Voir leur article collectif, Doug McAdam, Sidney Tarrow, Charles Tilly, « Pour une cartographie de la politique contestataire. », Politix, vol. 11, n°41, Premier trimestre 1998. Les sciences du politique aux États-Unis. II. Domaines et actualités, sous la direction de Loïc Blondiaux, p. 7-32.
[17] Danielle Tartakowsky, Les manifestations de rue en France 1918-1968, Publications de la Sorbonne, 1997.
[18] Danielle Tartakowsky, Le pouvoir est dans la rue. Crises politiques et manifestations en France, XIXe-XXe siècles, Flammarion, Champs Histoire, 2020.
[19] Chris Millington, Fighting for France Violence in Interwar French Politics. British Academy Monographs.2018 et du même auteur, Le Massacre de Clichy. Violences politiques et policières au temps du Front populaire. Editions Critiques,2021.
[20] Pierre Favre, op.cit.
[21] Olivier Fillieule et Danielle Tartakowsky, La manifestation, Presses de Sciences Po, 2013
[22] Lucien Febvre « Vivre l’histoire. Propos d’initiation, conférence aux élèves de l’ENS, 1941 »in Combats pour l’Histoire, A.Colin, 1992 (1ère éd. 1952)
[23] Philippe Artières, La banderole. Histoire d’un objet politique, Autrement, 2013.
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