Publié dans Aujourd'hui, Histoire sociale

Union ou mésentente ? Les relations entre la FEN et le Parti socialiste de 1971 à 1992

Aujourd’hui Ismaïl Ferhat, est l’invité des rencontres du Centre Henri Aigueperse. Il est l’auteur de Socialistes et Enseignants. Le Parti socialiste et la Fédération de l’Éducation Nationale de 1971 à 1992, aux Presses Universitaires de Bordeaux, 2018.

Présentation de son travail par Benoit Kermoal :

Cette étude historique arrive à point nommé pour aider à comprendre les liens actuels entre les enseignant.e.s, la gauche et le syndicalisme. On assiste en effet aujourd’hui à un désenchantement profond : la proximité entre les profs, souvent vus de l’extérieur comme obligatoirement syndiqués, et la gauche, incarnée par le Parti socialiste, n’est plus réelle. On peine à voir quelles reconfigurations pourront se mettre en place dans un avenir proche, tant le paysage syndical et politique semble morcelé et constitué d’organisations que l’on sait maintenant fragiles au point de risquer de disparaître. Le livre d’Ismaïl Ferhat, maître de conférences à l’Université de Picardie (ESPE d’Amiens) a pour ambition d’apporter un éclairage historique à la situation actuelle en étudiant les relations entre le Parti socialiste et la principale organisation syndicale du monde éducatif avant 1992, la Fédération de l’Éducation Nationale.

Les limites chronologiques choisies permettent de saisir au mieux cette proximité entre la gauche et le syndicalisme enseignant : 1971, date du congrès d’Epinay, marque la naissance du Parti socialiste sous la houlette de François Mitterrand qui lui insuffle un dynamisme nouveau et le conduit à la victoire électorale en 1981. L’année 1992, quant à elle, est marquée par une scission au sein de la FEN, qui donne naissance à l’Unsa Éducation d’un côté, et à la FSU de l’autre. Entre les deux dates, les relations entre ces deux structures sont étudiées avec brio par l’auteur. I.Ferhat a su utiliser pour mener à bien sa recherche de très nombreuses sources et des outils pertinents : archives socialistes et syndicales pour la première fois mobilisées par un historien, documents ministériels, entretiens avec les principaux acteurs, utilisation des outils de l’histoire savante, mais aussi des sciences sociales.

Le point de départ de l’auteur est le suivant comme l’écrit en introduction : « Quelle situation précédait l’altération des liens entre le monde enseignant et le Parti socialiste depuis la fin des années 1990 ? » C’est en effet la crise des relations entre les enseignants et le PS, qui semble sans cesse plus grande depuis plusieurs années, qui intéresse l’historien. Pour aider à la comprendre, il a choisi de mettre en rapport deux organisations : d’un côté le Parti socialiste, qui après 1971 connaît une nouvelle dynamique, et de l’autre la FEN, importante organisation syndicale qui dans les années 1970 a plus de 500 000 adhérent.e.s. Cette « forteresse enseignante » est organisée en tendances qui recoupent tous les courants politiques de la gauche. Le courant majoritaire, dit autonome et appelé Unité Indépendance démocratie (UID) est sensible aux idées socialistes, alors que la plus forte minorité appelée Unité et Action (UA) est plus portée vers une sensibilité communisante. Ces deux tendances sont également clivées par la sociologie, le courant UID étant porté principalement par les syndiqué.e.s du SNI ( Syndicat national des Instituteurs, devenu en 1976 SNI-PEGC) et UA rassemblant avant tout des adhérent.e.s du SNES, qui syndique le corps enseignant du Second degré. Ces division internes expliquent pour partie les difficiles relations avec le Parti socialiste durant la période. Mais surtout, le PS, voulant arriver au pouvoir, utilise les ressources de la FEN pour se doter d’un programme éducatif propre, qui s’émancipe finalement des propositions initiales de l’organisation syndicale. Ces deux structures, menées par des courants aux fondements parfois contradictoires, sont en effet non seulement divisées entre elles, mais aussi à l’intérieur même de leur propre organisation. Cela rend difficile l’élaboration d’un projet éducatif unitaire, même si des valeurs et des combats communs sont partagés.

Pour aider à comprendre ces relations complexes, l’auteur remonte au début du XXe siècle dans la première partie de son livre. Il montre en particulier les similitudes entre les socialistes et les enseignant.e.s syndiqué.e.s. : attachement à la culture républicaine, prééminence de la laïcité, recherche de la démocratisation de l’école, ce sont autant de points communs entre ces deux entités. Elles se complètent d’ailleurs en permanence, d’autant que pour les socialistes, ce sont majoritairement les enseignant.e.s qui forment les forces vives du parti.

Mais cette osmose n’est pas forcément une symbiose et les relations entre socialistes et syndicalistes sont souvent compliquées. C’est le cœur de l’ouvrage d’Ismaïl Ferhat, et il nous éclaire sur les relations tumultueuses entre le PS et la FEN entre 1971 et 1992. La coopération permet aux socialistes de se doter en 1977 d’un plan socialiste pour l’éducation nationale intitulé « Libérer l’école » mais sur bien des points, il se différencie des idées défendues par la FEN. Cette dernière dans le milieu partisan socialiste doit en effet faire face à la concurrence d’autres influences, comme celle grandissante de la CFDT, dont la particularité est d’avoir un syndicat enseignant, le SGEN, qui a su innover aussi bien au niveau des pratiques que de la théorie, aidé en cela par de nombreux intellectuels.

L’arrivée au pouvoir du PS en 1981 aurait pu renforcer les liens entre les socialistes et les syndiqué.e.s de la FEN, mais ce n’est pas ce qui arriva. Entre les déceptions que l’on retrouve dans toute la société française, causées par une gauche confrontée au réel et aux difficultés, et les hésitations dans le domaine de la laïcité ou de la démocratisation scolaire, les liens entre la FEN et le PS confinent à une série de crises qui augmentent en intensité. C’est ce que montre l’historien avec précision et équilibre.

Ce livre est issu de la thèse d’Ismaïl Ferhat soutenue en 2013 et intitulée « Aux racines de la crise enseignante du socialisme. Le parti socialiste et la FEN de 1971 à 1992. » Cela explique qu’on peut parfois avoir du mal à la lecture à se retrouver dans les méandres des relations entre les deux organisations, mais aussi à l’intérieur même des organisations. Cette histoire compliquée est pourtant essentielle pour comprendre la crise actuelle des relations entre les enseignant.e.s et la gauche. Le quinquennat de François Hollande, qui pourtant a mis au centre l’école et l’éducation, n’a fait qu’accentuer le divorce entre les deux. Le syndicalisme dans le monde de l’éducation, lui-même confronté actuellement à de nouveaux défis, connaît aussi des difficultés. C’est tout le mérite de cette recherche brillamment menée que de nous donner à voir les principales étapes des relations difficiles et riches entre le PS et le monde enseignant entre 1971 et 1992, mais aussi au-delà. Sans aucun doute, et ce n’est pas son moindre mérite, Ismaïl Ferhat nous fournit en outre des pistes pour mieux comprendre le présent et aborder l’avenir : la question de la laïcité, au cœur du projet éducatif défendu par la FEN mais aussi source de divisions entre socialistes et enseignant.e.s, doit être abordée à nouveau, en tenant compte des échecs du passé. La démocratisation scolaire est également un enjeu essentiel qu’il faut poursuivre et mener à bien. Plus largement encore, ce livre nous laisse entrevoir, en dépit des échecs, un avenir des possibles entre monde syndical, monde politique et monde associatif qui doivent se rassembler pour aboutir à une école véritablement libératrice et émancipatrice. En effet, comme l’écrivait l’intellectuel Paul-Louis Landsberg, « Nous transformons le passé en l’avenir vers lequel se dirige constamment notre vie. À chaque pas de cette vie la perspective de l’avenir s’ouvre à nous en tant qu’ensemble de possibilités concrètes. »

Pour aller plus loin :

Ismaïl Ferhat, qui participe aux travaux du Centre Henri-Aigueperse, a écrit de nombreux textes qui complètent son livre « Socialistes et Enseignants ». On conseillera en particulier les notes qu’il a écrit pour la Fondation Jean-Jaurès, accessibles en ligne : https://jean-jaures.org/auteurs/ismail-ferhat 

Ismaïl Ferhat invité des rencontres du Centre Henri Aigueperse :

  • Mercredi 4 avril de 10 à 12 heures (accueil à partir de 9h30, salle Soleilhavoup), sur le sujet des relations FEN-PS entre 1971 et 1981.
  • Mercredi 23 mai de 10 à 12 heures (accueil à partir de 9h30, salle Solheilhavoup), sur la période 1981-1991 (de la victoire de la gauche à la scission de la FEN).

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