Publié dans vu, lu pour vous

Créoliser pour concilier l’universalisme des droits de l’homme et le pluralisme des cultures

La diversité culturelle est, pour le genre humain, « aussi nécessaire qu’est la biodiversité dans l’ordre du vivant.»

La protéger et la promouvoir est l’une des priorités que les États membres de l’UNESCO se sont fixées à l’aube du troisième millénaire. Ils ont ainsi défini la diversité culturelle comme le patrimoine commun de l’humanité qu’il faut non seulement protéger– comme un trésor, qui serait figé, immobile – mais aussi promouvoir, car il s’agit d’un trésor vivant, et par conséquent renouvelable et évolutif.

Pour autant, en posant le principe d’«égale dignité de toutes les cultures» (Art. 2 de la Convention de 2005), le risque de contradiction est double : « le pluralisme culturel, s’il se limite à juxtaposer les différences les unes à côté des autres, pourrait conduire à un certain relativisme des valeurs et, par conséquent, à une sorte de négation de l’universalisme. À l’inverse, l’universalisme des droits de l’homme risquerait d’aboutir à la négation du pluralisme, s’il devait imposer la fusion de toutes les cultures et la disparition de toutes les différences. Dans ce cas, cet universalisme serait le nouvel habit d’un impérialisme qui ne dit pas son nom

C’est pour dépasser ce double risque que Mireille Delmas-Marty, propose une réflexion sur la « créolisation de la notion d’humanité » le numéro d’avril-juin 2018 dans Le courrier de l’UNESCO.

S’appuyant sur le rôle des bibliothèques, des instituts culturels ou des universités populaires d’ATD Quart Monde, elle invite à une « combinaison du sensoriel et du rationnel » – deux capacités liées – comme étant « sans doute celle qui ouvre les perspectives les plus larges à nos connaissances des différentes cultures.»

Pour éviter à la fois le relativisme et l’impérialisme des valeurs, la chercheuse revendique « une dynamique interactive et évolutive. » Dépassant les métaphores fixistes (les droits de l’homme vus comme fondations, socles, piliers ou encore racines des diverses cultures), elle propose de concevoir le rapprochement des cultures comme un processus, un mouvement et de privilégier la métaphore qui présente les droits de l’homme comme langage commun de l’humanité. Elle suggère trois processus dont l’effet dynamique est croissant : l’échange interculturel (dialogue), la recherche d’équivalences (traduction) et même la transformation réciproque (créolisation). »

« Le dialogue, c’est-à-dire l’échange interculturel, permet d’améliorer la compréhension et la connaissance de l’autre et faciliter ainsi le rapprochement, mais sans le garantir. »

« Le deuxième moyen, qui va plus loin dans la reconnaissance de valeurs communes est la traduction, elle respecte les différences, tout en cherchant les équivalences qui peuvent rendre ces différences compatibles ». Mais, si la traduction est un moyen d’harmoniser les différences, une démarche qui participe au rapprochement, elle peut aussi se heurter aux termes intraduisibles ou aux divergences d’interprétation.

Pour Mireille Delmas-Marty, « il faudrait aller encore plus loin, en mettant en œuvre le troisième moyen évoqué plus haut : l’hybridation ou, pour éviter d’éventuels malentendus, la créolisation» , au sens du poète Édouard Glissant (1928-2011), c’est-à-dire la fabrication d’ « une nouvelle donnée culturelle complexe et multiple.» La créolisation permet ainsi d’unifier les différences en les intégrant dans une définition commune. C’est un moyen de dépasser les différences.

Mireille Delmas-Marty conclut que « le rapprochement des cultures, thème de la Décennie internationale en cours (2013-2022) passe par de multiples voies qui permettent de résister à la fois au relativisme et à l’impérialisme, et de concilier l’universalisme des droits de l’homme et le pluralisme des cultures. Ce sont les voies qui mènent vers l’humanisation réciproque ».

Mireille Delmas-Marty est membre de l’Institut de France et professeure honoraire au Collège de France. Elle est la fondatrice de l’Association de recherches pénales européennes (ARPE), présidente d’honneur de l’Observatoire Pharos du pluralisme des cultures et des religions, membre du Haut Conseil de la science et de la technologie, et administratrice de la Bibliothèque nationale de France.

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