L’ESS : Essentiellement humain

Alors que du 22 au 28 mars se déroule la semaine de l’économie sociale et solidaire (ESS) à l’École, voici l’occasion d’interroger une alternative possible à un capitalisme broyeur d’humanité et destructeur de la planète. Telle est la proposition de  Roland Berthilier* qui, s’appuyant sur l’histoire de l’ESS et sur son expérience dans ce champ, rappelle, au-delà des clichés, ce que représente l’économie sociale et les perspectives qu’elle permet de tracer pour demain.

« Dans les programmes scolaires, l’ESS [économie sociale et solidaire] n’existe pas. D’où une méconnaissance que l’on retrouve chez les adultes », explique tout d’abord Roland Berthilier. Cette méconnaissance est la raison première de ce livre. L’économie sociale et solidaire, Roland Berthilier la connaît bien. Instituteur, professeur de mathématiques, puis personnel de direction de l’Éducation nationale, il préside actuellement la Mutuelle générale de l’Éducation nationale (MGEN) sans que son horizon s’y bornei.

Son but est de montrer en quoi l’ESS va bien au-delà d’un tiers secteur « voué à ne s’occuper que de questions de précarité ou de solidarité ». Cette méconnaissance est le fruit, sans doute aussi, d’une histoire complexe, parfois conflictuelle, qu’il rappelle et qui a vu se développement trois familles différenciées : mutuelles, coopératives, associations auxquelles se sont agrégées plus récemment les fondations.

L’auteur illustre son propos à l’aune de son propre parcours militant. Son évocation de la reconnaissance en dents de scie de l’ESS par les pouvoirs publics depuis les années 1980 s’attarde sur la genèse compliquée de la loi Hamon qui, reconnaissant aussi la mission d’« innovation sociale », sera votée sous le quinquennat de François Hollande en 2014ii.

D’ores et déjà, souligne-t-il, elle représente 14 % de l’emploi dans le secteur privé (2,4 millions de salariés). Il voit dans l’ESS un « modèle pour survivre au XXIe siècle », face à un modèle capitaliste néolibéral uniquement préoccupé de financiarisation et de profit « qui broie l’humain pour continuer sa course folle vers l’abîme ». Et de dénoncer au passage le détournant même de l’idée « collaborative » par une ubérisation qui écrase des travailleurs précarisés.

« Le siècle sera tragique », souligne Roland Berthilier en évoquant les bouleversements climatiques provoqués par le mode de production capitaliste. À l’ère de l’anthropocène, il voit dans l’ESS un moyen d’échapper « aux fausses promesses d’un capitalisme vert » comme à l’abattement « qui nous conduirait à être insensible à tout ». L’économie sociale et solidaire peut ouvrir des perspectives de réponses fondées à la fois sur les communs au sens de l’économiste Elinor Ostromiii. « En restaurant le sens du collectif face à l’individualisme, et le sens du bien public face à la pulsion d’appropriation qui caractérise le capitalisme », souligne-t-il, l’économie sociale et solidaire est une opportunité pour restaurer « un rapport sain à notre environnement humain et naturel ».

Au-delà de l’éducation et de sa promotion, le défi de l’ESS est pour l’auteur de pouvoir développer « une aptitude à être une force de frappe ». Deux nécessités en découlent : une structuration plus forte du secteur, mais aussi la croissance de ses diverses composantes. Mais pas à n’importe quel prix, souligne Roland Berthilier qui constate que « certaines entreprises nées dans le mouvement coopératif ou mutualiste semblent désormais bien loin des idéaux qui les ont fondées ».

Au fond, Roland Berthilier pose la bonne question : « Comment grandir sans se trahir ? » S’il affirme à juste titre que les valeurs que portent les entreprises de l’ESS sont antagoniques de celles des entreprises capitalistes, les entreprises de l’économie sociale et solidaire sont bel et bien immergées dans des marchés concurrentiels. À cela s’ajoute la question de l’éloignement des adhérent·e·s qui tendent à n’être plus que des consommatrices ou consommateurs d’activités ou de services. Cela traduit aussi, d’une certaine façon, la « crise démocratique » de la société politique qu’il avait évoquée dans son propos. La réaffirmation au quotidien des valeurs que portent les groupements de personnes contrairement aux sociétés de capitaux est sans doute un moyen de promouvoir, comme le souhaite l’auteur, l’économie sociale et solidaire comme force économique, tant il est vrai que la force de l’engagement collectif au service d’intérêts communs est un atout pour elle.

Cette remarque faite, le livre de Roland Berthilier reste une précieuse ressource pour comprendre ce qu’a été le cheminement historique et économique de l’économie sociale et solidaire, mais surtout de percevoir en quoi l’économie sociale et solidaire est un des leviers à développer pour faire face aux bouleversements colossaux qui s’annoncent… tant il est vrai, comme l’affirmait déjà Karl Marx, que « la production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en épuisant en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : La terre et le travailleur »iv.

Luc Bentz
mars 2021

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i Roland Berthilier a été également secrétaire général de la Fédération de la mutualité française (FNMF) et président fondateur de l’ESPER (L’économie sociale, partenaire de l’École de la République), qui regroupe une quarantaine d’organisations mutualistes, coopératives, associatives et syndicales du monde de l’éducation. Elle a été créée en 2010 en prenant la suite du CCOMCEN, comité de coordination des mutuelles, coopératives et associations de l’Éducation nationale, créé en 1972 sur l’initiative de Denis Forestier, président de la MGEN et ancien secrétaire général du Syndicat national des instituteurs.

ii Loi nº 2014-856 du 31 juillet 2014 « relative à l’économie sociale et solidaire ». Voir sur Légifrance ou sur fr.Wikipédia.

iii Elinor Ostrom (1933-2012), économiste et politiste américaine : voir sa biographie sur fr.Wikipédia (et ici sur les communs).

iv Karl Marx, Œuvres I, Le Capital, livre Ier, IV, XV, X. édition de Maximilien Rubel, NRF, « la Pléiade », 1963, p. 998-999.

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