Quel est le rôle des syndicats face aux changements climatiques du 21ème siècle ?

Les syndicats ont pour objet le respect et l’avancée des droits sociaux des professionnels qu’ils défendent. Ils sont nés dans un monde en mutation, celui de l’industrialisation du 19ème siècle. Nous sommes aujourd’hui à l’aube d’une nouvelle mutation profonde et aux contours incertains : celle des changements climatiques. Si nombre de rapports démontrent les effets déjà palpables de ces évolutions, les conséquences ne bouleversent aujourd’hui pas encore suffisamment le monde occidental pour que des décisions politiques profondes ne soient prises. Les syndicats ont hier eu un rôle majeur en termes de droit social. Peuvent-ils aujourd’hui être forces de proposition pour accompagner le monde du travail et s’adapter aux défis dus à la crise climatique ?

Emploi et écologie sont-ils conciliables ?

L’histoire des relations entre syndicats et mouvements environnementaux est faite de rapprochements et de prises de distance. Dans un article intitulé Syndicalisme et écologie : en pratique, Bernard Saincy explique comment la question environnementale a fait partie des sujets traités par les syndicats dès le 19ème siècle. L’environnement du lieu de travail mais aussi du lieu de vie étaient en effet liées à la qualité de l’air, de l’eau et de la terre des ouvriers. La santé et la sécurité, en lien également avec l’environnement de travail, seront dans les décennies qui suivent du ressort des Commissions Hygiène et sécurité (puis Commissions Hygiène et sécurité et conditions de travail).

Des années 1970 à 1990/2000, les relations s’affaiblissent entre mouvements syndicaux et environnementaux. Deux raisons pourraient l’expliquer. D’abord la place de l’industrie et du modèle productiviste: pour le mouvement syndical, l’industrie est une source d’emploi à préserver, alors qu’elle représente plutôt une mise en danger de la nature et de la vie animale pour le mouvement de protection de l’environnement. Deuxième élément d’explication : les syndicats ont pu ressentir une certaine méfiance vis-à-vis des associations environnementales due à l’éclatement de ces associations, à l’absence de ligne politique et parfois à leur manque de représentativité. Les années 1990/2000 ont connu un rapprochement des mouvements syndicaux et environnementaux. Les syndicats participent plus activement aux grandes conférences environnementales sur le climat et la question de la protection de l’environnement prend un place de plus en plus grande dans les débats de société.

Si l’ensemble des syndicats organisent aujourd’hui des débats sur l’environnement, vont-ils jusqu’à des préconisations qui tiendraient compte à la fois des changements climatiques et des nécessaires reconversions en termes d’emploi ? Ou la question de l’emploi est-elle par nature inconciliable avec celle de l’environnement ? Laurence Cazabon-Sansfaçon, Diane-Gabrielle Tremblay et Carolyn Hatch, dans leur recherche Transition écologique et action syndicale : le rôle des syndicats québécois, montrent la difficulté des syndicats à passer du discours à l’action. Elles étudient le cas de plusieurs centrales québécoises, dont certaines comportent un risque fort d’être touchées par le changement climatique et d’autres sont plus éloignées de ce risque. Les chercheuses tirent de leurs entretiens la conclusion suivante : «  Bien que conscientes de ces transformations (climatiques), et malgré leur volonté d’être un acteur progressiste de la transition, les organisations syndicales maintiennent des positions largement rhétoriques. » . Parmi les freins à des propositions concrètes : la sauvegarde de l’emploi et le statu quo qui peut en découler et l’attente d’un changement de politique national ou international pour une planification écologique, pour des mesures contraignantes fortes vis-à-vis des plus grand pollueurs et pour des mesures de surveillance et de prévention des risques de pollution. Elles font également un parallèle entre le traitement de la santé et celui de la sécurité et l’environnement : « Sur les questions de santé et sécurité, on est arrivés à convaincre les législateurs, les États, qu’il fallait que les travailleuses et les travailleurs aient prise sur la santé et la sécurité parce que c’est eux qui connaissent leur milieu de travail, qui sont capables d’identifier les dangers […] Donc nous ce qu’on réclame, c’est qu’on devrait un peu calquer ce qui est fait en santé et sécurité. Donc en environnement il devrait y avoir des représentants en prévention, on devrait faire de la sensibilisation, de la formation des travailleuses et des travailleurs comme on a fait traditionnellement en santé et sécurité ». Elles pointent au final la nécessité d’une transition qui pourrait être à la fois écologique, politique et sociale.

Vers une revendication commune de la transition

Le terme de transition est partagé par plusieurs acteurs syndicaux à travers le monde. Nous l’avons vu avec l’exemple québécois et nous le retrouvons partagé par la Confédération Européenne des Syndicats (CES). Celle-ci a organisé en février un événement intitulé : The need for a new economic social and environmental sustainability paradigm, qui a proposé pendant trois jours des interventions sur le rôle des syndicats dans la transition écologique.

Philippe Pochet, directeur général de l’institut syndical européen (ETUI – centre indépendant de recherche et de formation de la CES), pose d’entrée la question : économie, social, environnement, quel type de transition voulons-nous ? Sur quoi souhaitons-nous, en tant que syndicats, mettre l’accent : les inégalités, la fiscalité, la répartition des richesses ? Pour Laurent Berger, président de la CES, la société du 21ème siècle et le syndicalisme doivent tendre vers les trois objectifs suivants : des alliances, pour être plus forts ensemble et peser dans le rapport de force, la réduction des inégalités et la justice sociale. Philippe Lamberts, membre du Parlement Européen dans le Groupe des Verts / Alliance libre européenne, souligne que le monde du travail est en profonde mutation et qu’il faudra à l’avenir répartir différemment le temps de travail, le type d’emploi ainsi que les revenus. Dans ce monde de la transition, il faudra identifier plus précisément les compétences nécessaires des travailleurs et trouver des solutions de reconversion. Philippe Lamberts se demande si certaines formes de production d’énergie ou de mobilité vont disparaître. La réindustrialisation de l’Europe est selon lui en route et l’intelligence collective permettra d’inventer des solutions. Luca Visentini, secrétaire général de la CES, explique que, durant les précédentes années, la vision de l’emploi s’est opposée à la vision écologique. Or selon lui, les syndicats ont l’opportunité de concilier les deux. Le défi ne serait pas celui de la croissance versus la décroissance, mais celui de l’inclusion de toutes et tous pour une société plus juste et durable, des salarié·es mieux protégé·es et pouvant vivre dans de bonnes conditions.

Des solutions se dessinent : faire le constat que notre monde est en transition, qu’il subit des mutations profondes touchant la société et les emplois, et que les syndicats ont toute leur place dans cette transition. A quels niveaux ?

  • l’information des travailleuses et travailleurs sur les enjeux climatiques et leurs conséquences sur l’emploi et la formation,
  • le renforcement de la défense des droits sur les questions de santé et de qualité de vie au travail,
  • l’accompagnement à la reconversion, en proposant par exemple un plan sur cinq ans / dix ans d’évolution des emplois et des passerelles et formations à mettre en place et mise en place ensuite par les gouvernements,
  • la force de proposition et de négociation pour modifier le cadre légal : en termes d’obligation pour les organisations d’agir pour la protection de l’environnement, en termes de fiscalité.

Si la plupart des syndicats en France sont engagés dans la phase d’information et la défense des questions de santé et qualité de vie au travail, les initiatives portant sur l’accompagnement à la reconversion et la modification du cadre légal sont encore à défricher. Cela demande de passer d’une attitude de posture à l’action. Comme cela a été souligné par les intervenants lors de la conférence de la CES, l’intelligence collective et la co-construction seront indispensables pour dessiner des pistes de transition et les porter aux décideurs politiques. Les partenariats et alliances, notamment entre mouvement syndical et environnemental, pourront participer à la création de propositions et d’un rapport de force. Les 66 propositions du Pacte pour le pouvoir de vivre, publié en 2019 à l’initiative d’organisations syndicales et environnementales, ont par exemple été l’occasion de mettre en avant un sujet liant social, emploi et climat et dont les répercussions médiatiques ont été fortes. On peut néanmoins regretter qu’il n’y ait pas eu de mouvements locaux pour incarner cette initiative et lui donner vie au plus près des citoyens.

La crise sanitaire pourra-t-elle contribuer à un sursaut de prise de conscience et de propositions en faveur d’une planification à la fois écologique, sociale et d’emplois ? Le Monde, dans une vidéo du 28 mars 2021, pose la question suivante : Le Covid-19 est-il une bonne nouvelle pour le climat ? Si la gestion ferme de la crise sanitaire en début d’année 2020 a entraîné une baisse des émissions dans les six premiers mois de l’année, celles-ci sont reparties à la hausse dans la seconde moitié d’année. La quantité d’émissions dans les années futures va dépendre des choix politiques faits concernant les plans de relance, et les concessions données notamment au monde de l’industrie. Mais la crise sanitaire devrait en réalité être l’occasion d’une réflexion et d’actions sur le moyen et le long terme, impliquant non seulement les décideurs politiques, mais aussi la société civile et les corps intermédiaires, en particulier les syndicats et les associations environnementales, pour enfin tendre vers un double objectif de transition écologique et d’emploi.

Sources

The need for a new economic social and environmental sustainability paradigm

Impliquer les syndicats dans la lutte contre le changement climatique pour construire une transition juste

Transition écologique et action syndicale : le rôle des syndicats québécois

https://journals.openedition.org/interventionseconomiques/6638#tocto1n5

Syndicalisme et écologie : en pratique

https://www.cairn.info/revue-mouvements-2014-4-page-132.htm?contenu=article

Le Monde : le Covid-19 est-il une bonne nouvelle pour le climat ?

https://www.lemonde.fr/planete/video/2021/03/28/le-covid-19-est-il-une-bonne-nouvelle-pour-le-climat_6074753_3244.html

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