Claude Lelièvre : démythifier par l’histoire les idées reçues et les infox sur l’École

Claude Lelièvre en mars 2012. © Luc Bentz/UNSA Éducation

Spécialiste de l’histoire des politiques scolaires, Claude Lelièvrei s’emploie à déconstruire les poncifs et lieux communs sur l’École, pourtant fréquemment utilisés et instrumentalisés. En une cinquantaine de séquences, il livre dans une écriture vive et alerte, mais toujours précisément étayée, le résultat de ses mises au point décapantes.

Interrogé par Le Mondeii, Claude Lelièvre explique ainsi les raisons de la publication de son livre :

«J’ai écrit cet ouvrage comme un livre d’histoire de l’éducationpour les nuls”, mais aussi pour faire une sorte de désintox des fake news historiques sur l’institution scolaire. Car ils sont nombreux ! Les débats sur l’école sont en effet passionnés en France, et l’histoire régulièrement convoquée dans les argumentations des uns ou des autres de façon un peu rapide, approximative. Cette tendance ancienne laisse libre cours aux images d’Épinal au mieux, aux contrevérités au pire, même chez certains ministres».

On ne l’ignore pas : l’imagerie populaire est déformante et déformée. Elle peut être contraire d’ailleurs à l’historicité de ce qu’elle allègue. En matière scolaire, elle nous imprègne largement. Le plus inquiétant n’est pas qu’elle existe (elle est en soi un fait social), mais que, sans recul aucun, elle pèse dans le débat public en étant utilisée par ceux-là mêmes qui devraient promouvoir un débat raisonné, qu’il s’agisse d’intellectuels ou de politiques (a fortiori quand les seconds se targuent d’argumenter comme les premiers).

L’auteur remet les pendules à l’heure, précise le contexte, dénonce trahisons et travestissements de l’histoire. Ainsi démonte-t-il la réduction caricaturale de l’École de Jules Ferry au lire-écrire-compter, alors que la pédagogie et la liberté pédagogique sont au cœur de l’expression de Ferry ou Buisson. Parallèlement, il montre comment les ministres qui se sont construit une réputation sur la posture d’un prétendu « retour aux fondamentaux » ont peu modifié les choses dans la réalité, par exemple en matière d’horaires. On laissera à la lectrice ou au lecteur le soin de les découvrir… ou plutôt de les voir découverts.

Claude Lelièvre souligne ainsi combien la dictée n’était point le nec plus ultra de l’enseignement pour les fondateurs de l’École publique, tant s’en faut… et comment le conservatisme pédagogique des instituteurs — eux-mêmes sélectionnés d’abord par ce filtre — avaient fait obstacle à la suppression du zéro éliminatoire de la dictée pour le certificat d’études primaires. On soulignera qu’il n’y eut guère d’empressement non plus quand les arrêtés Leygues de 1900 et 1901 sur les tolérances aux examens, conçus pour faire évoluer la norme malgré le conservatisme de l’Académie françaiseiii, n’eurent guère de conséquences sur l’enseignement des « règles ». Pour en revenir à la notation, on incitera le lecteur à sauter en fin de volume (p. 266) pour consulter l’article sur « les avatars de la notation chiffrée ».

Il est des antiennes qu’on ressasse en permanence. Ainsi en est-il du « roman national »— dussent les historiens de profession en frémir à sa seule pensée. L’auteur remet le point sur les i de histoire : l’histoire romancée façon Lavisse ne valait que pour l’enseignement primaire, pas pour les classes d’un lycée auquel accédait dès huit ans une autre population… pour laquelle le même Lavisse publiait des manuels beaucoup plus ouverts dans le temps et sur l’Europe.

Même recadrage sur le supposé « retour à un uniforme scolaire » qui n’a jamais existé dans les écoles publiques métropolitaines. À dire vrai, politiques ou experts autoproclamés pour plateaux télévisés préfèrent à la vérité des faits le plaisir de se faire mousser en jouant sur la supposée nostalgie d’un passé imaginé plus qu’imaginaire.

On ne détaillera pas ici tout l’ouvrage, mais on rappellera son intérêt dans une note qui se veut joyeusement apéritive pour un livre qui le mérite. De l’évolution de l’enseignement à la question féminine (de l’éducation des filles aux femmes dans l’enseignement), du baccalauréat au bouleversement de la première décennie gaullienne, des concours de recrutement à la question de l’enseignement privé-public, on s’éduquera en s’instruisant avec Claude Lelièvre. On soulignera de ce point de vue l’intérêt du développement sur les rapports enseignement public/enseignement privé.

Sans doute, selon ses thématiques de prédilection, ses envies ou les curiosités nées du hasard, pourra-t-on creuser plus profondément un sujet ou un autre, tant il est vrai qu’en se plaçant lui-même sous le patronage de Condorcet et des lumières, cet éminent historien de l’éducation entendait bien nous pousser à sortir des contrevérités révélées, des histoires que l’on nous compte pour nous intéresser à l’histoire telle qu’elle fut, celle qui constitue sa préoccupation majeure.

Tel qu’il est, l’ouvrage L’École d’aujourd’hui à la lumière du passé est un livre qui se suffit à lui-même. Il démontre que le système éducatif n’a pas d’avenir dans ce naufrage qu’est un passéisme falsificateur. Bien des lecteurs en tireront, comme l’auteur de ces lignes, qu’il s’agit d’aller de l’avant, en renouant avec l’ambition émancipatrice des fondateurs de l’École républicaine, en transformant l’École comme ils l’ont transformée au-delà des continuités apparentes. Pourtant, l’un de ses mérites notables de cette publication n’est pas de conforter telle ou telle conviction. Elle nous conduit à interroger nos évidences, à remettre en cause nos représentations, à nous méfier des présupposés, à passer nos certitudes au crible fécond d’un doute constant. C’est en quoi le livre de Claude Lelièvre, conçu pour un large public, se révèlera particulièrement précieux pour les éducateurs, et plus encore pour des éducateurs syndicalistes.

Luc Bentz
avril 2021

>> Claude Lelièvre, L’École d’aujourd’hui à la lumière de l’histoire, éd. Odile Jacob, 2021, 320 p. 22,90 €.

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i Claude Lelièvre est professeur émérite à l’université Paris Descartes (Paris V). On peut également le suivre sur son blog « Histoire et politiques scolaires » (Mediapart).

ii « Claude Lelièvre : “Les débats passionnés sur l’école en France laissent libre cours aux images d’Épinal et aux contrevérités” », interview par Séverin Graveleau, Le Monde, 06/06/21 (voir en ligne).

iii Depuis le décès de Gaston Pâris en 1903 — lui-même « réformateur », mais qui s’était heurté au « parti des ducs » — l’Académie n’a jamais plus compté jusqu’à ce jour de philologue, comme on disait alors, de linguiste, comme on dit aujourd’hui. La réforme orthographique est aussi un « sport de combat ». En témoigne l’échec de René Haby en 1976 à actualiser l’arrêté Leygues de 1901… et ce que fut l’engagement du SNI-PEGC, depuis 1989 sur la question orthographique et son soutien, avec un fort engagement personnel de son secrétaire général de l’époque, Jean-Claude Barbarant, aux rectifications orthographiques de 1990… que l’Éducation nationale, non sans polémiques ultérieures, mit plus de quinze ans à intégrer aux programmes.

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