Claude Lelièvre : l’École républicaine ou l’histoire manipulée

NOTE DE LECTURE

Spécialiste des politiques scolaires, l’historien Claude Lelièvre[1] dénonce dans ce nouvel ouvrage, toujours parfaitement étayé et documenté, une « dérive réactionnaire » qui est la négation même du projet éducatif républicain porté notamment par Jules Ferry et Ferdinand Buisson.

Sans méconnaître les limites des fondateurs de l’École républicaine — notamment sur l’enseignement secondaire féminin —, Claude Lelièvre démontre en quoi ils entendent développer, au rebours des Guizot, Falloux et autres Fortoul, une éducation libérale tournant le dos à l’apprentissage mécanique pour former des républicains. Très précisément, il souligne de surcroît la confiance alors faite aux maîtres (on dirait aujourd’hui « au terrain »), au rebours de la vision hiérarchique, descendante et technicisante, portée par l’actuel grand maître de l’Université dont il démonte les usurpations des termes « République » et « républicain ».

On soulignera au passage la très fine analyse sur les avatars successifs de l’égalité telle qu’elle fut perçue de Ferry à Langevin-Wallon en passant par les compagnons de l’Université nouvelle. Au rebours du projet réactionnaire que Jean-Michel Blanquer développe comme ministre après y avoir mis la main comme directeur général des enseignements scolaires sous la présidence Sarkozy, ce livre rappelle intelligemment les acteurs, au-delà des vicissitudes du quotidien, de porter un projet d’ampleur, un projet éminemment politique s’il en est.

► Claude Lelièvre, L’École républicaine ou l’histoire manipulée, Le bord de l’eau éd., 2022, 140 p., 12 €.

Claude Lelièvre en 2012 (© Luc Bentz/UNSA Éducation).

Il convient de le rappeler fortement : Claude Lelièvre, par métier comme par tempérament, produit des écrits à l’incontestable historicité, toujours précis et très exactement documenté, qualités rappelées dans le compte rendu de son précédent ouvrage[2].

Cette École républicaine ou l’histoire manipulée est loin d’en être une nouvelle déclinaison : il n’évoque plus systématiquement les mythes et fausses affirmations ; il démontre en quoi, loin de constituer de simples erreurs, il s’agit de manipulations de l’histoire au rebours des orientations des « pères fondateurs de l’École publique », tout particulièrement Jules Ferry et Ferdinand Buisson. Claude Lelièvre dénonce ici, arguments à l’appui, ce qu’explicite le sous-titre du livre : « une dérive réactionnaire ». Loin en effet d’être un retour aux sources ferrystes, l’approche d’un Jean-Michel Blanquer (mais il n’est pas le seul) à plus à voir avec l’Université napoléonienne quand ce ne sont pas les institutions éducatives de l’Ancien Régime.

On savait la plume de Claude Lelièvre volontiers caustique ; on la trouve ici acérée. C’est que les manipulations successives, réitérées, reprises à son compte sans recul par l’actuel titulaire de la rue de Grenelle mais qui ont été entretenues depuis au moins vingt ans, suscitent une profonde et saine colère de l’auteur qu’exaspèrent les falsifications de l’histoire, le roman supposé de l’École complaisamment repris en boucle, sans davantage de recul des médias dans leur ensemble à quelques remarquables exceptions près (ainsi en est-il du prétendu « retour » à l’uniforme scolaire, p. 65-68). Si assurément Jean-Michel Blanquer n’en est pas l’initiateur, il ne s’en inscrit pas moins résolument dans cette continuité de rupture avec la réalité historique.

Ces approches ne sont pas innocentes. Le sous-titre du livre de Claude Lelièvre annonce explicitement la dénonciation d’«une dérive réactionnaire». Et de fait, comme le démontre l’auteur, les références « républicaines » répandues à droite et à l’extrême droite, dans un confusionnisme inquiétant qui s’accroît, sont des références à l’Université napoléonienne, à la monarchie de Juillet, mais aussi à l’Ancien Régime et à l’enseignement des jésuites.

Si la plume est trempée dans l’acide, l’historien, usât-il de formules aussi sévères que justifiées, reste inébranlablement un historien. Il s’en tient au rappel des faits, aux citations précises, référencées des pères fondateurs de l’École publique dont le portrait brandi est trahi par des assertions simplistes aux antipodes de leur pensée complexes. Parmi eux, évidemment, figurent au premier rang Jules Ferry, bien sûr, mais aussi l’exceptionnel Ferdinand Buisson qui resta radical au plus profond sens du terme, jusqu’à son refus des « exceptions consolantes » servant d’alibi au maintien des inégalités sociales.

Dans ce livre où domine une lucidité attristée,
on en arrive à une conclusion qui rappelle implacablement,
malgré les évocations et les invocations usurpées,
tout ce qui sépare la politique de Jean-Michel Blanquer
de l’approche des Ferry et Buisson.

Historien avant tout, Claude Lelièvre ne propose par un roman à la place d’un autre roman. Il rappelle aussi ce qu’étaient les présupposés des pères fondateurs, les limites d’hommes dans une société où les femmes n’avaient pas de droits politiques et moins de droits sociaux que les hommes, où leur accès à l’éducation secondaire résulta d’une lutte opiniâtre, et parfois du hasard. Il rappelle aussi opportunément comment pouvaient être conservatrices, avant que ne cèdent les digues, les plus hautes figures de l’institution (le Conseil supérieur de l’Instruction publique en 1906 sur l’extension de la préparation au baccalauréat, p. 109). Et il rappelle de même que la « gauche » n’a pas toujours été constante, comme le montrent les aléas des ABCD de l’égalité, portés par Vincent Peillon puis Najat Vallaud-Belkacem, mais abandonnés sur décision d’un Premier ministre, Manuel Valls, cédant (déjà ?) à des pressions réactionnaires (p.122-124).

Dans ce livre où domine une lucidité attristée, on en arrive logiquement à une conclusion (p. 135-130) qui rappelle implacablement, malgré les évocations et les invocations usurpées, tout ce qui sépare la politique de Jean-Michel Blanquer de l’approche des Ferry et Buisson. Verticalité contre coopération, technicisation passive des enseignants contre liberté pédagogique et constructions entre pairs, retour à la pédagogie frontale et descendante (comme le reste), quand Claude Lelièvre souligne, une fois de plus, l’inanité de l’opposition entre « républicains » et « pédagogues », au rebours de la pensée de Buisson, Ferry et quelques autres qui n’ont jamais réduit les ambitions de l’école au « lire, écrire, compter ».

Lucidité encore, quand Claude Lelièvre rappelle comment la question de la démocratisation a évolué au fil du temps, avec les limites qui étaient encore celles des compagnons de l’Université nouvelle après la guerre de 1914-1918, et la tentative de dépassement qui était celle du plan Langevin-Wallon, celle qui ne bornait pas la démocratisation aux aventures individuelles, mais qui posait aussi la question de l’élévation du niveau d’éducation de l’ensemble de la société.

Ce à quoi Claude Lelièvre nous invite finalement n’est évidemment pas un retour à l’École de 1880, ni seulement la dénonciation de mensonges historiques au plus haut niveau. C’est bien une invitation à renouer avec l’approche d’une éducation libérale (au bon sens du terme) des fondateurs de l’École républicaine qu’il nous incite, mais en mesurant aussi les cheminements qui ont conduit successivement aux égalités d’éducation « juridique » (Ferry), « dans la différence » (enseignement des filles), « des chances » (compagnons de l’Université nouvelle) et en visant « un problème toujours actuel, celui d’un recrutement socialement élargi des élites, même si on peut mettre en question le caractère fondamental et prioritaire de cet objectif, comme il a été fait lors du plan Langevin-Wallon » (p. 131).

Construire ou reconstruire un projet d’École émancipatrice — osons le mot : d’École libératrice — est bien à l’opposé d’une approche néo-libérale qui s’appuie aussi exclusivement (à l’exclusion du reste) qu’abusivement sur les neurosciences pour conforter un système qui accroît les inégalités sociales de départ. De fait, toute la politique prétendument « républicaine » actuelle — qui, au passage, se rengorge de laïcité malgré les nombreux cadeaux à l’enseignement privé, renvoie la faute de l’échec sur ses seules victimes, comme s’il fallait se suffire de quelques « exceptions consolantes ». « Dérive réactionnaire » affirmait avec raison Claude Lelièvre.

S’il y a une leçon à tirer de son livre, c’est que les facilités de discours ne suffiront pas. Il faudra une constance dans la détermination et, nécessairement beaucoup de temps. Les (vrais) républicains de jadis, malgré les limites que nous pouvons rétrospectivement constater dans leur grand œuvre, aura passé trois décennies, non sans tâtonnements ou hésitations, pour repenser ce qu’étaient alors les ordres primaire et secondaire. Mais ce sera une autre histoire…

Luc Bentz
février 2022

[1] Claude Lelièvre est professeur émérite à l’université Paris Descartes (Paris V). On peut également le suivre sur son blog « Histoire et politiques scolaires » (Mediapart).

[2] Voir notre compte rendu de L’École d’aujourd’hui à la lumière de l’histoire sur le site du Centre Henri-Aigueperse UNSA Éducation : « Claude Lelièvre : démythifier par l’histoire les idées reçues et les infox sur l’École », avril 2021.

Florilège

  • Personne ne songerait à soutenir que les Gardes républicains portent une tenue républicaine ou les Horse Guards une tenue royaliste. Mais le nonsense ministériel, à la Lewis Carroll, d’une « tenue républicaine à l’école » peut avoir « son petit effet » (p. 10).
  • L’emploi du terme « républicain » [par Jean-Michel Blanquer] n’est nullement « innocent ». Qui pourrait le croire ? Il est employé à dessin pour intimider, manœuvrer et l’emporter. Il est employé pour faire taire et stigmatiser l’adversaire. C’est ce qui seul justifie qu’il n’y ait pas le moindre respect pour la vérité historique et la moindre vergogne dans cet usage abusif (p. 10-11).
  • L’École républicaine instituée sous la Troisième République se distingue ainsi nettement, et ce n’est pas un hasard, de ce qui l’a précédé dans le domaine de la « liberté pédagogique ». On peut en prendre pour exemple ce qu’il s’est passé lorsque François Guizot a fait de l’École primaire une « affaire d’État » sous la monarchie de Juillet. Il a fait composer et éditer cinq manuels officiels pour l’enseignement primaire. […] Le plus curieux est que cette idée, qui précède donc l’institution de l’École républicaine, a été reprise récemment au début du ministère de Jean-Michel Blanquer. […] Cela n’a pas abouti (p. 17-19).
  • Il existe en effet en France — depuis la Troisième République — un lien historique très fort entre République et pédagogie ; et cela en dépit de l’opposition dramatique entre républicains et pédagogues qui a été montée avec beaucoup d’artifice en France ces quarante dernières années. Cette opposition n’a aucun fondement historique, bien au contraire. Elle est seulement très révélatrice de l’ignorance — historique — de ses promoteurs , ou de leur indifférence significative à l’égard de la réalité historique qu’ils manipulent à des fins et idéologiques (p. 23)
  • La pédagogie n’est donc pas un gros mot. Et c’est un mot qui est pleinement républicain. De même, le mot d’ordre « apprendre à apprendre » n’est nullement apparu dans le cadre de la mouvance pédagogique de l’Éducation nouvelle comme on le croit souvent. Cette erreur historique n’est évidemment pas pour rien dans la vivacité des querelles à ce sujet. Dès la fin du xixe siècle, cette expression qui fait aujourd’hui ricaner tant de doctes ignorants drapés dans leur républicanisme erroné : « apprendre à apprendre », s’est imposé comme une évidence pour les cadres de l’École républicaine (p. 27).
  • Ce n’est pas le moindre des paradoxes que cette légende qui attribue à Jules Ferry une fixation sur le « lire-écrire-compter », et plus généralement une focalisation sur les « rudiments », sur un « primaire rudimentaire », alors qu’il n’a cessé de lutter en sens contraire (p. 31).
  • Comme l’a souligné Pierre Kahn, un universitaire qui avait été le coordinateur du groupe d’experts sur l’[éducation morale et civique] auprès du Conseil supérieur des programmes en 2015, « avec le nouveau texte, dont le symbole est le recours insistant au thème du “respect” [la partie finale du mantra indéfiniment ressassé par Jean-Michel Blanquer : lire, écrire, compter, et le respect d’autrui], on est loin des enjeux d’une culture morale et civique qui apprenne aux jeunes à construire ensemble un mode commun. La faiblesse pédagogique du nouveau dispositif est à cet égard éloquente. […] On est loin, très loin des recommandations de Ferdinand Buisson lors du congrès radical de 1903 et que nous avons mises en exergue de cet ouvrage. Ici comme ailleurs, mais sans double plus ici qu’ailleurs, on peut saisir ce qui différencie les vrais républicains des soi-disant « républicains » autoproclamés (p. 55-56).
  • L’antienne du « retour à l’uniforme », qui serait une restauration d’une rassurance école républicaine d’antan, relève de la supercherie, indiscutablement en vue de manœuvres plus actuelles (p. 68).
  • La surenchère appelle la surenchère ! […] Le florilège est fourni et le constat constant : l’appel au « chef », quand ce n’est pas au « patron », tient lieu de politique. Le bonapartisme de ces républicains l’emporte décidément sur leur républicanisme proclamé (p. 72).
  • Ferdinand Buisson a été des plus clairs dans une conférence : « Pourquoi nous sommes patriotes et ne sommes pas nationalistes » [conférence de 1900 éditée par la Ligue des droits de l’homme et du citoyen]. Le « nationalisme », « l’identitaire » dit-on actuellement, se construit sur des particularismes (langue, géographie, religion, coutumes) supposés communs à un ensemble d’hommes et à part d’autres ensembles d’hommes, voire contre eux. Mais le patriote français défend l’idée que la nation française est une affaire de droit, de valeurs partagées à dimension universelle (p. 86-87).
  • On le voit, l’avancée de la place des filles à l’Université a été à géométrie variable, selon les secteurs et les périodes. Elle n’est pas de l’ordre de la fatalité, et encore moins d’un ordre naturel : elle a offert bien des surprises. Elle nous en réserve sans doute encore (p. 113).
  • Tout cela [les « ABCD de l’égalité »] offrait indéniablement des perspectives. Hélas, trois fois hélas, le programme « ABCD » est retiré sous l’injonction directe du nouveau Premier ministre Manuel Valls, qui cède quasi entièrement devant des intégristes de toutes natures, catholiques intégristes du mouvement de la « Manif contre le mariage pour tous » ou musulmans dans la mouvance de Farida Belghoul. Ce programme n’a bien sûr pas été remis en place par Jean-Michel Blanquer, un ministre penchant nettement à droite, en particulier sur ce type de sujet (p. 124).
  • […] En choisissant de lancer officiellement son « Laboratoire de la République » le 13 octobre 2021, juste trois jours avant l’hommage rendu à Samuel Paty — le professeur d’histoire-géographie assassiné un an auparavant —, Jean-Michel Blanquer a pratiqué sans vergogne le mélange des genres et l’instrumentalisation (p. 130-131).

Le résumé de l’éditeur

Le présent ouvrage a recours à l’histoire, mais à une histoire précise et documentée – qui prend souvent le contre-pied des nombreuses représentations fantasmées du passé qui ont envahi l’espace public, portées d’ailleurs par des responsables de premier plan et des essayistes renommés. À les croire et à les suivre, nous allons au-delà des fakes news, pour entrer dans le temps triste et nauséabond de l’histoire manipulée.

Le débat sur l’École sert une stratégie dont les réactionnaires choisissent l’agenda et les thèmes, repris en chœur, sans distance critique ni attention aux faits, par la plupart des médias.

Les termes de « République » et de « républicain » se trouvent aujourd’hui invoqués souvent hors de propos pour défendre des réformes ou des attitudes qui sont en réalité des héritages monarchiques et impériaux. On assiste à la multiplication des glissements de sens incontrôlés, voire à des nombreuses inversions de sens. Ainsi pour le Baccalauréat, l’agrégation, le concours général, la liberté pédagogique… La liste est longue. Opposer « Républicains » et « pédagogues » est même devenu le mantra à la mode alors qu’il s’agit, là encore, d’une grossière erreur historique.

Lorsqu’au nom des lumières, ce sont l’anathème et l’ignorance qui sont enseignés, la démocratie est en danger.

Dans cet ouvrage incisif, souvent surprenant, toujours érudit et toujours accessible, Claude Lelièvre, l’un de nos plus grands historiens de l’éducation, fait œuvre de savant et dérange allègrement bien des certitudes et des fausses évidences. Il démasque ainsi une des manipulations les plus puissantes de notre époque et restitue à l’école républicaine son vrai visage, travail nécessaire et préalable si l’on veut construire une école enfin conforme aux enjeux démocratiques d’aujourd’hui et de demain.

Ferdinand Buisson (dir.), Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire,
1re éd., 1887 (source Gallica/BNF). On peut retrouver la version de 1911
sur le site de l’Institut français d’éducation (Ifé).

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