Changer de métier

L’UNSA Éducation conduit depuis 2013 un baromètre auprès des personnels de l’éducation. Le Centre Henri Aigueperse se penche sur l’étude longitudinale découlant de ces baromètres en interrogeant les enseignements que les 8 années d’enquête nous apportent. Dans un précédent article, nous avions exploré la question du mal-être grandissant des personnels de l’éducation. Nous nous intéresserons dans cet article à une conséquence de ce mal-être : le souhait de plus en plus fréquemment exprimé de quitter son ministère, notamment pour le secteur privé.

Quitter la fonction publique : un tabou tombe

« Souhaitez-vous changer de métier pour aller dans le secteur privé ? » : c’est l’une des questions qui a permis au baromètre des métiers d’être relayé par les médias, notamment depuis 2017 dans les Échos et sur France Inter – « l’édito éco » de Dominique Seux. Pourquoi les médias se sont-ils particulièrement intéressé à cette question et l’ont-ils plus massivement diffusée, davantage que la question de reconnaissance des personnels ou des conditions de travail ? L’une des pistes pourrait être que l’on assiste à un tabou qui tombe : la Fonction publique comme carrière monolithique et unique de millions de Françaises et de Français n’est peut-être plus aujourd’hui une réalité ? Examinons l’évolution des résultats de 2013 à 2020.

Le baromètre des métiers de l’éducation inclut deux questions concernant le changement de métier : souhaitez-vous changer de métier pour aller dans le secteur public ? Dans le secteur privé ? Entre 2013 et 2020, une proportion croissante de personnels de l’éducation souhaitent quitter leur ministère. La part des personnels souhaitant aller dans le public passe de 36% à 42% entre 2013 et 2020, et de 16% à 29% pour aller dans le privé.

L’évolution de carrière au sein de la fonction publique ou la démission constituent donc des options de plus en plus ouvertement envisagées par les personnels de l’éducation. Une récente étude conduite par BVA pour la CASDEN indique également que 20% des fonctionnaires envisagent de quitter leur métier pour le secteur public, le milieu associatif ou pour le secteur privé. Une tendance de fond donc, qui peut présenter des spécificités suivant l’âge ou le métier exercé.

Des métiers et des âges plus sensibles au départ

Le baromètre des métiers de l’éducation s’adresse à l’ensemble des métiers de l’éducation des ministères de l’éducation nationale, de l’enseignement supérieur, de l’agriculture, de la culture et des affaires étrangères. En 2020, toutes les professions interrogées ont atteint a minima une proportion de 18% de personnels souhaitant quitter leur ministère pour rejoindre le secteur privé. Certaines envisagent encore davantage un départ vers le privé : les enseignants 2nd degré-cpe-psyen, passant de 19% à 32% de 2013 à 2020, les infirmières (passant de 11% à 28%) et les ITRF (passant de 11 à 23%).

Les moins de 35 ans et 35-45 ans sont également plus enclins à dire vouloir rejoindre le secteur privé : en 2020, les moins de 35 ans étaient 36% à l’envisager, les 35-45 ans étaient 35%, contre 17% pour les 55 ans et plus. La proportion de moins de 35 ans souhaitant rejoindre le secteur privé a doublé en 8 éditions du baromètre, passant de 18 à 36%. Mais cette tendance se renforce également chez les plus de 55 ans, qui sur la même période sont passés de 9% à 17% à souhaiter rejoindre le privé.

L’évolution constatée auprès des moins de 35 ans est confirmée par l’article de Jean-Pierre Veran « Personnels de l’éducation nationale, des chiffres qui interpellent », se basant sur les données de la Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance. Les démissions concernent environ 1400 agents en 2019-2020, et ce chiffre est en augmentation de 200 personnes par an. Les démissions touchent en particulier les enseignants stagiaires. L’auteur précise : « Chez les enseignants du premier degré, le taux [de démissions] a été multiplié par 5 en dix ans, alors qu’il a été multiplié par 3 dans le second degré. Indication préoccupante, les démissions sont nettement plus fortes chez les enseignants stagiaires débutants : ils sont 2,6% à démissionner contre 0,3% de leurs collègues titulaires ayant moins de 5 ans d’ancienneté et moins de 0,1% de ceux ayant plus de 5 ans d’ancienneté. Le taux de démission des stagiaires augmente fortement depuis 2013-14 (0,9%). A la rentrée 2018, ce taux dépasse 2,5%. » L’évolution des intentions de départ que l’on mesure dans le baromètre des métiers de l’éducation trouvent donc un écho dans la réalité des démissions mesurées et révèlent une situation de malaise croissant d’une partie des personnels de l’éducation.

L’absence de perspective d’amélioration, source de motivation à la démission

La volonté de quitter son ministère peut être liée à plusieurs facteurs, parmi lesquels un manque de perspectives de carrière, conjuguée à une baisse de reconnaissance du métier, à sa perte de sens et aux conditions de travail dégradées.

En superposant l’évolution du souhait de départ dans le privé, du sentiment de reconnaissance, de sens des missions, des perspectives de carrières ainsi que des conditions de travail, nous constatons que ces paramètres évoluent ensemble au fil du temps (des tests statistiques complémentaires permettraient de confirmer cette hypothèse). Si le fait d’envisager de partir dans le privé semble donc lié à la façon dont le métier est vécu, nous ne notons aucune convergence avec la question financière. En effet, la rémunération semble à la hauteur des qualifications pour 14% des personnels en 2013-2014, puis atteint un plateau à 17% entre 2017 et 2018, et chute ensuite pour atteindre 9% en 2020.

Pour remédier à des perspectives de carrières insatisfaisantes, nous aurions pu observer une attente renforcée en termes de formation ou d’appui à l’exercice professionnel. Il n’en est rien. La formation continue est citée comme prioritaire par 27% des personnels en 2013 et chute progressivement à 17% en 2020. De même, l’appui à l’exercice professionnel est considéré comme prioritaire par 19% des personnels de l’éducation en 2013 et 13% en 2020. Il semble qu’aucune solution ne soit envisagée, exceptée la démission, comme remède au mal-être qui s’est installé progressivement entre 2013 et 2020.

La démission de la Fonction publique n’est plus un tabou. Elle est envisagée par un nombre croissant de personnels, en particulier les plus jeunes, les enseignants et les infirmières. Cette proportion ne doit pas rester une statistique parmi d’autres. Elle converge avec un mal-être grandissant, une perte de sens des missions, et une forme parfois de désespoir que les outils habituels tels que la formation ou l’appui aux pratiques professionnels ne peuvent pas résoudre. Un indicateur qui doit donc alerter sur un malaise plus systémique et à suivre de près dans les prochaines années.

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