Apprendre à distinguer l’intime et l’intimité

« Je propose d’appeler « extimité » le mouvement qui pousse chacun à mettre en avant une partie de sa vie intime, autant physique que psychique. »

Serge Tisseron, L’intimité surexposée

————-

Un article récent du Monde.fr évoque le rôle d’Instagram dans l’éducation sexuelle de la nouvelle génération. L’auteure Léa Iribarnegara indique que « depuis quelques années, le réseau social s’est institué comme un espace de pédagogie pour des milliers d’adolescents et jeunes adultes sur les questions de sexualité. Il s’y déploie une parole libérée, en particulier sur le plaisir féminin ».

Elle précise que « faute d’éducation à la sexualité satisfaisante au collège ou au lycée, une gigantesque boîte de Pandore a été ouverte sur les réseaux sociaux » qui représentent aujourd’hui la première source d’information sur « la sexualité pour les 15-24 ans – devant les pairs, les professionnels de santé et les parents ».

Elle cite Thierry Troussier, professeur de santé publique à l’Université de Paris, sexologue et titulaire de la chaire Unesco « santé sexuelle & droits humains », qui explique que « les réseaux sociaux entraînent un bouleversement de l’éducation à la sexualité qui transcende et performe tout ce qui a existé» voyant dans cette éducation entre pairs qui aborde tous les sujets une « révolution » : « Après la tutelle historique du religieux et de l’État sur la sexualité, on voit émerger un troisième pouvoir : celui du peuple ».

Faut-il s’en réjouir ou s’en inquiéter ?

Dans une de ses publications, le CRIPS Sud (Centre Régional d’Information et de Promotion de la Santé sexuelle, association spécialisée dans la santé sexuelle, plus particulièrement des jeunes), note que « l’engouement pour le web 2.0 s’est accompagné d’une forte augmentation de la visibilité de contenus personnels voire intimes. La diffusion de ces contenus, jusqu’alors largement invisibles ou circonscrits dans la sphère privée, a engendré beaucoup de questionnements et de craintes. Ce phénomène – conceptualisé sous la notion d’extimité par le psychanalyste Serge Tisseron – traduit le processus par lequel les membres d’une communauté virtuelle exposent une partie, voire beaucoup, de leur intimité sur la toile dans une démarche de mise en scène de soi ».

L’extimité reviendrait-elle à exposer en public de « son intime« , voire de détruire son « intimité » ? Au contraire, pour le psychiatre, « si les gens veulent extérioriser certains éléments de leur vie, c’est pour mieux se les approprier en les intériorisant sur un autre mode grâce aux échanges qu’ils suscitent avec leurs proches. L’expression du soi intime – que nous avons désigné sous le nom « d’extimité » – entre ainsi au service de la création d’une intimité plus riche ». Il s’agit de dévoiler certaines parties de soi,que l’on s’est suffisamment appropriées pour qu’il soit possible de les proposer à autrui, c’est ce qui relève de l’intimité, tout en sachant pouvoir en garder d’autres cachées qui ne sont pas partageables parce que trop peu claires à soi-même , il s’agit de l’intime (que l’on nomme aussi  « l’intériorité« ). Ainsi conçu l’extimité participe à la construction de l’estime de soi et de l’identité. Elle est donc particulièrement essentielle au moment de l’adolescence.

Pour autant, précise Serge Tisseron, ce besoin d’extimité a longtemps été étouffé « par les conventions et les apprentissages. Ce qui est nouveau, ce n’est pas son existence, ni même son exacerbation, c’est sa revendication et, plus encore, la reconnaissance des formes multiples qu’il prend. (…) Les pratiques par lesquelles le soi intime est mis en scène dans la vie quotidienne ne revêt pas une seule forme, mais trois : verbale, imagée et corporelle. »

Internet et les réseaux sociaux permettent et favorise, voire encourage ce désir d’extimité, de faire passer l’intimité de la sphère personnelle vers la sphère publique.

Encore faut-il prendre conscience de la distinction entre l’intime (ce que je garde pour moi) et l’intimité (que je peux partager). Une distinction souvent mal établie sur la toile où vie privée et vie publique on tendance à se confondre.

Nul doute que si les réseaux sociaux peuvent être des acteurs d’une éducation intime et sexuelle, capables de favoriser le développement d’une estime de soi en permettant l’extimité, ils ne sauraient remplacer une éducation sexuelle plus personnalisée, trop souvent encore absente de l’école comme de l’éducation populaire.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :