Rendre l’enseignement « démocratique » pour éviter l’« antagonisme » social

Dans le cahier centenaire d’une institutrice de 1921 consultable sur Internet, on peut lire la condamnation de l’admiration de la brutalité par « nos ancêtres » : « On a vu des temps où l’homme égorgeant un homme dont les croyances différaient des siennes, se persuadait offrir un sacrifice agréable à Dieu.» La barbarie n’est donc pas chose nouvelle, mais résonne étrangement dans l’actualité, un peu plus d’un an après l’assassinat du professeur Samuel Paty.

Dans ce même cahier, l’institutrice propose en dictée à ses élèves, un extrait d’un des romans d’Erckmann-Chatrian. Si le nom composé de cet auteur bicéphale (Émile Erckmann et Alexandre Chatrian) ne dit plus grand-chose aujourd’hui, il fut une époque où ses « Contes et romans populaires et nationaux » servirent à apprendre à lire et à écrire dans de très nombreuses écoles publiques. Il faut dire que ses textes sont militants et largement engagés pour la défense d’une école laïque comme en témoigne l’« Histoire d’un sous-maître » publiée il y 150 ans en 1871. Il s’agit du récit de la vie d’un jeune homme instruit devenu sous-maître -soit aide-instituteur – lors de la Restauration. Confronté à la difficulté matériel du métier – un personnage déclare ainsi : « C’est une honte pour un pays comme le nôtre, s’écria-t-il de voir un sous-maître capable, de bonne conduite, et remplissant bien ses devoirs, payé comme un hardier de village, à raison de cent sous par mois. L’ignorance du peuple est pourtant ce qu’il y a de pire au monde , et l’on devrait au moins assurer le pain quotidien aux hommes qui la combattent. » – et aux soucis d’apprentissage de ses élèves, il met en œuvre une méthode d’abord appliquée en cours du soir aux adultes puis développée dans une école isolée des Vosges du Nord. Il s’explique sur son approche d’un enseignement concret : « Supposons que je veuille faire connaître Nancy à quelqu’un : est-ce que je lui donnerai la liste de rues, des édifices, des maisons à étudier par cœur, avec un gros livre d’explication pour la situation de chaque place, de chaque fontaine, de chaque rue ? Ne vaudrait-il pas mieux le mener dans cette ville ? N’en apprendrait-il pas plus en huit jours qu’en six mois par l’autre moyen ? ». Ainsi que sur la caractère participatif de l’apprentissage qu’il propose : « Enfin, au milieu de mon école, j’allais, je venais, disant à l’un ou à l’autre de lever, d’expliquer, de corriger […] puis je […] félicitais d’avoir bien répondu. », ce qui change des coups de baguette reçus alors par ceux qui ne savait répondre.

C’est finalement trahi par le curé que le jeune sous-maître devra abandonner son métier, mais il confesse à la fin du roman s’être « toujours occupé de la question de l’instruction. […] on n’a pas été maître d’école pour rien, et puis cette question est aussi la première de toutes : j’entends l’instruction du peuple, comprenez-moi bien. » Si en fin de vie, le héros se réjouit, à l’image de l’auteur fervent partisan de lois de Jules Ferry, d’une instruction primaire bientôt gratuite et obligatoire, il ne s’en contente pas.

« Imposer à tous les Français l’obligation d’apprendre à lire, écrire et calculer, ouvrir de nouvelles écoles, débarrasser les maîtres de la surveillance des curés, augmenter le nombre des instituteurs et leurs appointements, c’est bien, c’est même très bien, et pourtant ce n’est pas tout. Moi, ce qui m’intéresse le plus, c’est de savoir ce qu’enseigneront ces maîtres d’école nombreux et bien payés. Leur enseignement sera-t-il monarchique ou démocratique ? Voilà le fond de la question. »

Et de revendiquer, tel Condorcet revisité, une laïcisation et une démocratisation de l’enseignement ; qu’on enseigne l’histoire de la France (de son peuple) et non celle « des rois de France« , « qu’on raconte aux enfants les améliorations, les inventions, les progrès de l’instruction, de la liberté, de l’agriculture, du commerce, de l’industrie », de même pour les droits et les devoirs « pour que le peuple agisse en connaissance de cause ». Il imagine aussi le développement des écoles secondaires sous la forme « de petites facultés rurales » qui ne sont pas rappeler les universités populaires ainsi que l’organisation « dans chaque village de bibliothèque sérieuses, où les gens trouveraient de bons livres d’histoire, de morale, de droit, d’agriculture, de sciences pour s’instruire et se perfectionner de plus en plus » et la diffusion d’ouvrages et de journaux à bon marché.

Une éducation globale, tout au long de la vie, pour le peuple…afin d’éviter « la division de la nation en deux classes », « ce que les gazettes appellent « l’antagonisme de classes » » avec une bourgeoisie « espèce de noblesse de l’instruction et de l’argent » qui « s’est élevée de plus en plus depuis soixante-dix ans ; mais à mesure qu’elle montait, elle s’éloignait du peuple qui restait en bas dans son ignorance. ». « Il n’y aurait point d’ »antagonisme » si on avait pris soin d’instruire le peuple », conclut-il.

Un message d’une actualité brûlante alors que se pose la question des inégalités scolaires et éducatives et que sans cesse les évaluations rappellent combien pèse sur les épaules des élèves français le poids d’un déterminisme social que l’École peine à corriger..

———

Des extraits du cahier de l’institutrice de 1921 peuvent être consultés sur le site : http://www.astro52.com/autrefois/pagea6.htm

On retrouvera le court roman « L’Histoire d’un sous-maître » d’Erckmann-Chatrian publié initialement en 1871, dans le volume 10 des « Contes et romans nationaux et populaires » réalisé en 1988 par les éditeurs J.-J. Pauvert, Serpenoise et Tallendier.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :