L’injonction à la réussite : « enjeu spécifique des politiques néolibérales » 

Et si la réussite d’abord scolaire, puis éducative pouvait s’appréhender comme un « dispositif (au singulier), malgré le cumul des dispositifs (au pluriel), spécifique au mode de gouvernement contemporain, notamment dans le domaine de l’éducation ». Telle est l’hypothèse que formule dans un article publié dans la revue Recherches en Éducation (n°47, mars 2022) Mariagrazia Cairo en s’appuyant sur les analyses de Michel Foucault à propos de la notion de « dispositif » et de « gouvernementalité ».

Dans cet article « La « réussite » en éducation : dispositif et mode de gouvernement contemporain  », l’auteur souligne les multiples usages que permet la notion de dispositif « notamment dans le champ des recherches en éducation » qui peut se caractériser d’après elle « selon quatre axes : disciplinarisation, production de savoirs, processus de subjectivation, organisation normative de l’agir ».

Mais surtout, dans un contexte, dans lequel la « réussite » apparaît comme « un des mots d’ordre des politiques de l’éducation, de la formation et de l’orientation depuis quelques décennies » le texte met en évidence la subjectivité qui accompagne son processus de fabrication et son inscription dans « des relations de pouvoir-savoir » .

La question essentielle revient à se demander « qu’est-ce que réussir ? ». Or, malgré « des mesures sans cesse renouvelées […] expérimentées puis rejetées et encore recyclées sous de nouvelles formes », «  il n’est pas évident – comme le note Jean-Yves Rochex (2011, p. 202) – de « percevoir très clairement les liens entre les grands principes ou les grandes finalités invoquées, et la nature des actions que l’on présente (voire que l’on évalue) fréquemment plus sous leur aspect technique et procédural que dans leurs composantes culturelles, langagières ou socio-cognitives ». En d’autres termes, il s’agit davantage de mettre en place des actions que d’agir sur les causes profondes qui pourraient être les causes des échecs scolaires et éducatifs. Si réussir relève d’un investissement individuel, renvoyant à l’implication de l’apprenant, il s’agit également d’une « obligation sociale, économique et politique ». La société fait injonction à chaque individu de réussir. Elle impose donc également à chaque institution – et tout particulièrement à l’École – de faire réussir.

Historiquement « les logiques qui se sont succédées pour organiser les conditions de la réussite procèdent de l’intégration à l’insertion jusqu’à celles de l’adaptation individuelle qui semble caractériser la situation actuelle ». Ainsi, bien que ne prenant pas suffisamment en compte l’ensemble des éléments qui constituent les échecs ou les réussites, les politiques éducatives ont déplacé l’enjeu de la réussite d’une « la lutte contre les inégalités et l’échec vers la réalisation de soi », s’appuyant progressivement davantage sur la responsabilité individuel et sur un « ensemble de “faire faire” que ne supposait pas la forme scolaire traditionnelle » (Barrère, 2013, p. 103).

Or pour Michel Foucault « la société régulée sur le marché à laquelle pensent les néolibéraux, c’est une société dans laquelle ce qui doit constituer le principe régulateur, ce n’est pas tellement l’échange des marchandises, que les mécanismes de la concurrence […]. L’homo œconomicus qu’on veut reconstituer, ce n’est pas l’homme de l’échange, ce n’est pas l’homme consommateur, c’est l’homme de l’entreprise et de la production » (p. 152). L’individu se perçoit (ou est perçu) alors comme un « entrepreneur de soi » et sa vie est à manager comme une « start-up » (Nicoli, Paltrinieri, 2017) dans un univers de compétition et de concurrence généralisées (Brown, 2018 ; Dardot, Laval, 2010). 

Cette « managérialisation de soi-même » – marque majeure de la gouvernementalité néolibérale (Pinto, 2012) –, rend le sujet néolibéral « responsable d’accroitre, diversifier et varier son capital humain, dans cette dynamique concurrentielle et évaluative » tout en lui imposant un « « impératif stratégique » de la réussite dans l’investissement constant sur soi-même, par des « modèles d’estimation de soi capables de modifier ses priorités et d’infléchir ses choix stratégiques » (Feher, 2007, p. 17). La « réussite » de chacun.e se mesure ainsi à la capacité d’ « investir sur soi et pour cela à changer sans cesse ses stratégies d’existence, dans le cadre des relations de pouvoirs et savoirs » dans lequel chacun.e évolue. Ainsi « la réussite, déclinée en plusieurs formes de mieux-être, justifie tout investissement sur ce type de sujet adaptable et flexible ». On comprend qu’elle soit donc « l’enjeu spécifique des politiques néolibérales ».

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Mariagrazia Cairo Crocco, « La « réussite » en éducation : dispositif et mode de gouvernement contemporain  », Recherches en éducation [En ligne], 47 | 2022, mis en ligne le 01 mars 2022. URL : http://journals.openedition.org/ree/10609 ; DOI : https://doi.org/10.4000/ree.10609

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