Le bafa : né avant Giscard*

L’humoriste Camille Chamoux se présente comme étant « née sous Giscard », pour le BAFA, la naissance intervient un an avant la présidence de Giscard d’Estaing, encore sous celle de Pompidou donc. Cette précision est d’importance car il est difficile de comprendre la création du BAFA et son évolution dans le cadre du développement de l’animation socioculturelle si on ne les resitue pas dans le contexte sociétal, politique et économique de l’époque. Le BAFA est né le 8 février 1973, il a bientôt 50 ans, afin de répondre à une double ambition celle de former et celle d’encadrer.

Petit retour en arrière

Sans revenir aux origines de l’éducation populaire ni même à celles des colonies de vacances et des centres aérés à la fin du XIXe siècle, il convient de dire un mot des premiers moniteurs nés dans les années 1936 et portés et formés entre autres par les CEMEA avec, dès avril 1937… une « expérience » pédagogique inédite qui se déroule en Provence, le premier « Centre d’entraînement pour la formation du personnel des colonies de vacances et des Maisons de campagne des écoliers ». Elle se prolongera par la naissance au diplôme de « moniteur et de directeur de colonie de vacances » en 1946.

Un besoin de cadres formés

De fait les mouvements participent dès les années 1936 et encore davantage à partir de la Libération (ce sera aussi le cas pour d’autres raisons durant la deuxième guerre mondiale pour le gouvernement de Vichy) aux besoins du pays de former des cadres. Il ne s’agit pas seulement de cadres dans les mouvements mais dans l’ensemble de la société. Prendre des responsabilité, s’occuper d’autres, se former est un point de départ pour un investissement plus grand par la suite…

Pour « encadrer » l’enfance ou la jeunesse, il faut également avoir des connaissance quant au développement psychologique, physique et de socialisation de ce public. On sait l’influence considérable sur les discours et les pratiques éducatives, exercée par Piaget et ses travaux en particulier dans les années 20-30, comme inspirateur et caution scientifique du mouvement de l’Éducation nouvelle. La formation des « animateurs » s’en inspire alors largement.

Le contexte des années 1970

« L’Éducation populaire a connu un tournant décisif à la fin des années soixante et au début des années soixante-dix » écrit Geneviève Poujol avant d’ajouter « tournant sur lequel le mouvement de mai 1968 aura finalement eu peu d’effets ». En effet se sont d’autres transformation sociétale qui agissent fortement et que résume dès 1967 le général Dunoyer de Segonzac pour le FONJEP « la société post-industrielle dans laquelle nous venons d’entrer apporte et apportera plus encore des changements profonds dans notre mode habituel de vivre.. En particulier, le progrès technique doit provoquer une diminution du temps de travail telle que le temps libre, ou mieux le temps libéré, devienne plus important. La rapidité de ce progrès crée un climat de mobilité qui affecte les personnes et les choses. Son ampleur permet d’envisager des actions massives au profit de l’instruction, de l’éducation, de la culture. […] L’animation vise à une amélioration de la société, ce qui peut l’amener à la contestation de certaines formes de vie moderne susceptibles d’entraver le libre et juste développement de la personne. L’animation est globale en ce sens qu’elle concerne la personne humaine dans sa totalité. L’animation est spécifique en ce sens qu’elle utilise le temps libéré dans un cadre non conventionnel qui lui permet et parfois lui impose l’emploi de méthodes originales. L’animation, même si elle est assurée par des organismes privées, prend toujours le caractère d’un service public. […] L’intervention d’une catégorie d’éducateurs chargés de répondre positivement aux exigences des temps modernes s’impose donc. On les appellera « animateurs » […] ».

Ainsi née l’animation tant volontaire que professionnelle dans un contexte complexe marqué par :

– une volonté d’éducation permanente

– la révolution (des mœurs) portée par mai 68

– le développement du travail des femmes

Mais elle se situe aussi dans l’héritage d’une jeunesse en souffrance dès les années 50 et une politique d’équipement des années 60 qui conduit au développement de loisirs de proximité (les CLSH) qui se distinguent des colonies de vacances mais ont aussi besoin d’animateurs formés et au diplôme harmonisé…

Si depuis 1946, le diplôme s’impose pour les « moniteurs » de colonies de vacances, la transformation des centres aérés des années 1960 en centre de loisirs en 1970, conduit à l’imposition tout d’abord d’un livret d’aptitude pour les moniteurs de CLSH en 1971, puis au brevet d’aptitude aux fonctions d’animateur pour tous à partir de 1973, fixant également de manière harmonisées les règles d’encadrement : en 1973, 30 % d’animateurs BAFA, en 1974, 50 % d’animateurs BAFA, et les taux d’encadrement à 1 animateur pour 15 enfants et un animateur pour 10 enfants d’âge maternel.

La formation est construite avec une dimension théorique et une période pratique. Les deux étant complémentaire. La première relevant de la pédagogie des stages d’éducation populaire (pédagogie participative, mise en situation, vie de groupe, internat…).

Animation volontaire/ animation professionnelle

A la même période, parce qu’elle sont issues finalement du même mouvement de développement se développe l’animation professionnelle d’abord avec la création du CAPASE puis, quelques années plus tard du DEFA.

La distinction entre l’animation volontaire et l’animation professionnelle relèvent, pour autant, de deux temporalités et donc deux ambitions distingues :

– d’un côté l’invention d’un nouveau métier dont il faut se demander son lien avec celui d’éducateurs populaires

– de l’autre une formation d’encadrants ponctuels (la durée de vie, c’est-à-dire, d’utilisation du BAFA à des fins d’animation est de deux ou trois ans) augmentée d’une volonté d’implication et d’engagement citoyen dirait-on aujourd’hui même si termes sont un peu anachroniques.

Puis vint la crise…

La première crise pétrolière (et cette fois nous voilà sous Giscard) marque l’échec de l’éducation permanente pourtant inscrite dans la loi sur la formation professionnelle de 1971-72. Elle acte aussi le début des difficultés dans les quartiers les plus fragiles, l’augmentation massive du chômage et la marginalisation progressive de certains « quartiers » urbains, pour lesquels il faudra attendra le septennat suivant pour inscrire l’animation dans la « politique de la ville ».

…et la décentralisation

Il n’y a pas d’animateurs dans les premiers emplois de la fonction publique territoriale et pourtant dès 1981 (avec l’arrivée de Mitterrand cette fois, et de Pierre Maurrois, fondateur de Léo Lagrange comme premier ministre) il s’agit de construire des passerelles entre les activités scolaire et le hors scolaire éducatif, (on peut penser au Contrats bleus, par exemple). Si ici et là on fait appel aux associations, de nombreuses mairies mettent aussi en place leur propres services et l’obligation statutaire d’un encadrement conforté par les exigences des CAF oriente pour privilégier l’embauche de titulaires du BAFA… confondant progressivement puis massivement animation volontaire et animation professionnelle. La dimension de formation citoyenne et personnelle du BAFA tend à s’amenuiser voire à disparaître au profit d’une norme relative au taux d’encadrement des activités de loisirs des mineurs (c’est ce qu’on retrouve dans le sous entendu du bac pro « animation » donnant l’équivalent du BAFA).

Pour conclure, il faut revenir au texte de Geneviève Poujol. En fin de son introduction dans l’ouvrage « Éducation populaire : le tournant des années soixante-dix », elle écrit « Faut-il réactiver les mots Éducation populaire ou élaborer un projet d’un autre nom. Ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il faut formuler un projet où la dimension de l’apprentissage de la citoyenneté ait un minimum de consistance. Cet apprentissage n’a aucun sens s’il n’est pas accompagné de la ferme résolution de réhabiliter la chose politique auprès des adultes et surtout auprès des jeunes qui n’entendent que trop que « les politiques sont tous pourris ». Souhaitons que d’autres que nous, dans quelques années puissent prendre la relève, et retrouver dans l’histoire du début du troisième millénaire plus que des restes d’un projet d’Éducation populaire ». C’est ce que nous pouvons souhaiter : qu’au travers de son histoire, le BAFA puisse retrouver une place et un projet alimenter avec plus que des restes d’Éducation populaire.

[*intervention dans le cadre d’une journée d’étude de la JPA sur l’animation volontaire le 15 juin 2022]

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