L’action syndicale pour le contrôle des naissances dans l’entre-deux-guerres

Le 28 septembre est la journée mondiale de lutte pour le droit à l’avortement. Inscrit dans la Constitution depuis 2024, légalité depuis la loi Veil de 1975, ce droit à l’IVG permet aux femmes de disposer de leur corps et de maîtriser leur volonté ou non d’avoir des enfants. Cette dépénalisation, puis cette reconnaissance constitutionnelle ont été le fruit d’une lutte portée par le mouvement féministe depuis les débuts du XXe siècle. Les enseignantes syndicalistes ont été parmi les premières à participer à cette mobilisation, dont on méconnaît l’histoire encore aujourd’hui. À la fin des années 1920, une affaire fait les titres des journaux et montre la détermination de ces femmes activistes.

L’Affaire Alquier en 1927

Henriette Alquier (1898-1995) est une institutrice originaire de l’Hérault[1]. Elle adhère au syndicat des membres de l’enseignement laïque de ce département en 1924 et est chargée quelques mois plus tard de rédiger un nouveau rapport sur la maternité. Ce type de sujet est fréquemment étudié dans les congrès de la fédération unitaire de l’enseignement, où l’on retrouve les partisans du syndicalisme révolutionnaire et contestataire, souvent associé aux idées communistes[2]. Ainsi, Josette Cornec[3] avait déjà abordé cette thématique lors du congrès de 1925. Ce milieu syndical, en lien avec les groupements féministes et les courants politiques les plus progressistes, milite en faveur du contrôle des naissances. Mais une telle revendication doit se faire dans un cadre bien déterminé : depuis la loi du 31 juillet 1920, toute propagande en faveur de l’avortement ou du contrôle des naissances, ainsi que la promotion des moyens contraceptifs féminins, sont durement sanctionnées.

Or, les militantes du syndicalisme de l’éducation interviennent très régulièrement sur ce sujet, faisant ce que les autorités appellent de la « propagande néo-malthusienne »[4]. C’est ce que l’on reproche à Henriette Alquier dont le rapport est publié dans l’École émancipée dans son numéro du 27 février 1927. Il a pour titre « Maternité, fonction sociale » et elle y affirme plus précisément : « Les procédés anticonceptionnels ne lèsent personne : ils sont inoffensifs quant à la vie physiologique de l’homme ou de la femme ; et il serait puéril de prétendre que détruire un spermatozoïde, une cellule, c’est attenter à une vie humaine ! » La mobilisation contre les propos de l’institutrice entraîne sa mise en examen et son passage au tribunal le 10 décembre 1927 à Saumur. La fédération de l’enseignement se mobilise très largement en sa faveur et plus encore, les groupements féministes, très actifs depuis plusieurs années[5].

La défense de l’action syndicale féministe

               Ce procès est l’occasion d’une mobilisation importante des syndicalistes, y compris de militantes et militants du Syndicat national des instituteurs et institutrices, qui est l’autre organisation professionnelle de l’époque. Henriette Alquier et Marie Guillot[6], inculpée en tant que gérante de la publication, sont défendues par de nombreux témoins, venant de tous les milieux progressistes. Une simple amende est requise par le procureur qui doit prendre en compte le parcours professionnel sans tâche des institutrices. Finalement, l’acquittement est prononcé le 17 décembre 1927.

Josette Cornec a abordé à plusieurs reprises cette affaire dans l’École émancipée. Ainsi le 4 décembre 1927, quelques jours avant le procès, elle explique que le problème des naissances doit être vu en lien avec la question sociale : « La perspective de naissances nouvelles toujours possibles empoisonne la vie des travailleurs. Le salaire est insuffisant, la maison est trop petite, la santé de la mère est ébranlée ; les petits, chétifs, malingres, rachitiques, seront une proie facile pour la tuberculose. » Elle poursuit en écrivant que dans une situation de grossesse non désirée, pour les plus modestes, il ne reste que la solution de l’avortement clandestin, alors que pour les femmes des groupes sociaux plus aisées, il est permis d’avoir en amont des procédés anticonceptionnels sous le manteau. Elle dénonce une telle hypocrisie et proclame : « Nous ne laisserons pas faire. L’opinion publique est déjà saisie. Partout des meetings s’organisent, des consciences s’éveillent, des appuis nous viennent qu’on n’attendait pas.[7] »

Après cette victoire, les groupements féministes du syndicat ont lancé une action pour l’abrogation de la loi de 1920, sans succès toutefois, en dépit de nombreux soutiens. La question du contrôle des naissances continua cependant à être un sujet défendu par les féministes du syndicalisme de l’éducation, avec le soutien de nombreux autres activistes venant de tous les milieux. On peut ainsi citer l’œuvre de Jeanne Humbert, militante pour la limitation des naissances et la liberté sexuelle[8]. Mais ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, à la suite de plusieurs années de mobilisation que l’avortement sera dépénalisé en 1975. Cela illustre le rôle précurseur des syndicalistes de l’éducation qui ont milité en faveur de l’égalité des droits et de la liberté de disposer de son propre corps. Raison de plus pour s’en souvenir en cette journée mondiale pour le droit à l’avortement, à l’heure où partout dans le monde, ce droit est menacé et où même en France les restrictions à l’accès à l’IVG sont encore trop nombreuses[9].

NB : l’illustration de cet article provient de l’article de Josette Cornec, L’École émancipée, 4 décembre 1927.


[1] Voir sa notice biographique dans le Maitron https://maitron.fr/alquier-henriette-nee-clergue-marie-henriette-germaine/

[2] Pour une histoire complète de ce syndicalisme, Loïc Le Bars, La fédération unitaire de l’enseignement. Aux origines du syndicalisme enseignant, Syllepse, 2005.

[3] Voir notre précédent article sur son parcours https://centrehenriaigueperse.com/2026/03/08/josette-cornec-pionniere-du-feminisme-et-du-syndicalisme/

[4] Francis Ronsin, La grève des ventres. Propagande néo-malthusienne et baisse de la natalité en France 19e-20e siècles, Aubier, 1980.

[5] Anne-Marie Sohn, Féminisme et syndicalisme. Les institutrices de la Fédération Unitaire de l’Enseignement de 1919 à 1935, thèse, 1973.

[6] Voir sa notice biographique du Maitron, https://maitron.fr/guillot-marie-louise-dite-la-grande-marie/

[7] Josette Cornec, « l’Affaire Alquier. L’impossible condamnation », L’École émancipée, 4 décembre 1927, en ligne sur le site de Gallica, https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6760603v/f2.item *

[8] Roger-Henri Guerrand et Franics Ronsin, Jeanne Humbert et la lutte pour le contrôle des naissances, Spartacus, 2001.

[9] Voir le baromètre du Planning familial , en ligne, https://www.planning-familial.org/fr/le-planning-familial/deuxieme-barometre-sur-lacces-lavortement-en-france-3051


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