Le 22 septembre, dans le cadre des Rencontres offertes au public, Cécile Alduy[1] est venue présenter son dernier ouvrage D’abord ils sont venus chercher les mots[2] dans lequel elle raconte la bascule autoritaire américaine dont elle a été témoin. Elle est aussi venue nous dire la peur d’écrire ce livre, sa peur au quotidien et nous faire peur. C’est assez réussi ! Car son témoignage, venu d’outre-Atlantique est glaçant. Il l’est d’autant que l’on ne doute pas de sa sincérité. Professeur de littérature à l’université de Stanford, en Californie, elle vit avec sa famille depuis 25 ans aux États-Unis.
L’Amérique de Trump a déclaré la guerre aux mots : 480 mots sont aujourd’hui bannis par l’administration fédérale[3] : « Femmes », « crise climatique », « diversité », « genre », « racisme », « égalité » etc. Une réalité que l’on a du mal à conceptualiser, qui se heurte à la rationalité. Cette guerre des mots sidère, » ce qui « à priori n’a pas de sens a trop de sens » selon Cécile Alduy. Elle masque une transformation politique beaucoup plus profonde. Celle d’un pouvoir politique qui s’attaque aux savoirs, à la recherche et aux individus.
On peine à imaginer la réalité décrite : une part d’Américain.es qui ne sort plus de leur maison par peur, des écoles parfois sans élève, des universités qui ne sont plus des refuges pour les étudiants et les étudiantes, une survie rendue aléatoire qui créé la peur, une peur qui paralyse.
De fait, Cécile Alduy raconte : les étudiant.es arrêté.es et déporté.es pour leurs idées, les entreprises privées qui collaborent pour faire stopper des projets de recherche, les données climatiques de ses collègues chercheur.es qui disparaissent, les données médicales auxquelles les médecins n’ont plus accès.
Car en effaçant les mots, « ils » espèrent effacer leur réalité. Si on ne les nomme plus, alors ils n’existent plus, c’est la pensée magique… Une fois les mots qui définissent, interdits, que reste-t-il ? L’homme blanc, cisgenre !
Une langue qui invente une réalité, cela résonne forcément. Impossible de ne pas convoquer Hanna Arendt, Victor Klemperer[4] ou encore Georges Orwell. Un parallèle que Cécile Alduy n’hésite pas à faire. On assiste à une intoxication de la langue intégrant, à petite dose, une manière de penser le monde, sans que les gens ne s’en rendent compte. Oui, c’est déjà un peu le cas en France et oui, elle affirme que le trumpisme diffère peu du fascisme des années 1930. Quand Trump dit que les universités sont l’ennemi, il ne s’agit pas d’une métaphore mais de mots qui appellent la violence.
Pour l’autrice, les États-Unis sont entrés dans une forme de dystopie. Elle nous met en garde, en France, il y a déjà des mots que l’on ne prononce plus dans la même phrase.
Son dernier ouvrage, véritable prise de risque pour Cécile Alduy, se veut un avertissement, cette guerre linguistique et culturelle ne se limite pas aux États-Unis. Elle nous alerte sur le glissement sémantique en France ainsi que sur une forme de déni collectif. Aux États-Unis, tout était écrit dans le programme de Trump, mais personne n’y a cru. Comment croire la ministre fédérale de l’éducation qui déclare que son premier objectif est de fermer son propre ministère[5] !
Mais comme tout n’est jamais joué, Cécile Alduy nous invite à résister, y compris avec les mots, car toutes les formes de résistance passent par les mots, c’est bien pour cela d’ailleurs que l’extrême droite déteste les mots et qu’elle leur a déclaré la guerre.
Nous vous invitons vraiment à lire son livre, non pas pour avoir peur mais pour être mieux averti et donc plus fort.
Pour aller plus loin : Cécile Alduy, D’abord ils sont venus chercher les mots, Les Arènes, 2026.
[1] Cécile Alduy est professeure de littérature à l’Université de Stanford en Californie. Elle est chercheuse au Cevipof à Sciences Po et spécialiste de l’analyse du discours politique. Cécile Alduy a déjà été interviewé sur la chaine YouTube de l’UNSA Éducation https://www.youtube.com/watch?v=M1M3llyyRP0
[2] Alduy, C (2026), D’abord ils sont venus chercher les mots, Les Arènes, Paris.
[3] L’autrice précise qu’il n’existe pas de liste officielle.
[4] Philologue allemand d’origine juive, il est l’auteur de : LTI, la langue du IIIè Reich. Carnets d’un philologue, publié en 1947. Un livre qui analyse comment le nazisme a transformé la langue quotidienne.
[5] Il s’agit de la déclaration de Linda McMahon, secrétaire à l’éducation des États-Unis, après sa prise de fonctions.
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