Désignant à la fois un espace et un temps, la récréation fait aujourd’hui entièrement partie des temps scolaires et périscolaires. Cela n’a pas toujours été le cas, comme l’indique la publication Edubref de l’Ifé parue en mai dernier[1] : ces deux dimensions, temps et espace, « ne se sont pas construites ensemble ni au même rythme ».
De la régénération facultative à la pause obligatoire
La première étape est celle de « la pause » nécessaire avant la reprise du travail scolaire, elle s’appelle alors vacatio et n’est pas encore intégrée au temps scolaire. Elle est progressivement inscrite comme un temps nécessaire, d’abord pour les enfants accueillis en salles d’asile (ancêtre des écoles maternelles) en 1836, puis sous le ministère Duruy (1863-1869), elle est généralisée à l’école primaire1.
Elle est alors pensée comme une pause nécessaire pour lutter contre l’immobilité du corps et la fatigue de l’esprit1. Dûment surveillée, ce temps « récréatif » a alors pour fonction principale la « décompression » qui semble nécessaire après des heures d’immobilité en classe.
De l’espace informel à un lieu très codifié
Au fil du temps, ce temps de pause s’inscrit dans un espace de plus en plus formalisé. Cette seconde étape de constitution de la récréation en délimite ainsi les contours physiques : devenant un « espace architectural clos », ses caractéristiques, murs d’enceinte, sol en dur, format carré ou rectangulaire sans relief, en font surtout d’abord un lieu facile à surveiller. Car, en réponse au besoin de décompression, l’institution pose celui de la sécurité et de la régulation : les élèves sont libres mais sous contrôle.
Progressivement, la cours de récréation va cependant s’enrichir : dans le respect de cette nécessaire surveillance « sécuritaire », les collectivités et les équipes enseignantes investissent l’espace en proposant des aménagements principalement ludiques. Mais là encore, les notions de sécurité et de règles priment, et ce parfois au détriment des besoins des élèves eux-mêmes. Interdire d’avoir un usage différent de la norme affichée d’un toboggan ou d’un vélo pour autant ne mettant pas en jeu la santé physique des élèves, n’est-ce pas annihiler toute velléité d’expérimentation propre à l’enfance ?
De la socialisation forcée
Pause imposée, parfois dans des conditions météorologiques ou matérielles peu engageantes, la récréation est rarement pensée comme un temps éducatif à part entière. Peu investie en termes d’enseignement explicite, sauf à rappeler les règlements multiples qui la régissent, elle est pourtant une micro-société dont l’organisation a un impact avéré sur les relations entre les élèves. Car, comme le rappelle l’Ifé, « la cour de récréation n’est pas un espace neutre, mais constitue un espace social structuré où se donnent à voir des rapports sociaux entre élèves ».
C’est ce que démontre de plus en plus d’études sur cet espace propre à l’enceinte scolaire. La publication de l’Ifé cite notamment celle d’Édith Maruéjouls, géographe spécialiste des inégalités de genre dans l’espace public. À partir de constats sur les modalités d’occupation, et donc d’exclusion, des différentes zones de la cour de récréation, elle a travaillé avec des équipes enseignantes et d’animation « pour déconstruire l’organisation habituelle (…) afin de favoriser une utilisation plus égalitaire de l’espace ». Car il y a là un enjeu de société : ce qui se joue dans l’enfance, la hiérarchie implicite des comportements valorisés et donc valorisants, s’inscrit durablement dans l’inconscient et devient une norme « ordinaire » à l’âge adulte.
À une sociabilité émancipatrice
Ainsi, comment ne pas faire le parallèle entre le constat du Haut Conseil à l’Egalité entre les femmes et les hommes avec les mouvements de réappropriation de l’espace public ? Dans son rapport[2], le Haut conseil indique en effet que « le partage de l’espace (de la cour de récréation) y est symptomatique : les garçons occupent le centre de la cour, les filles sa périphérie ». C’est dire si, dès le primaire, s’opère une hiérarchisation des rapports de force et de genre qui, sauf intervention éducative volontaire des équipes et des pouvoirs publics, se pérennise en dehors de l’école.
Il y a là un enjeu de société majeur, l’école est un espace fondamental de construction de l’individu au sein d’un groupe. Comme le préconise Bruno Humbeeck et Willy Lahaye dans leur ouvrage[3], il est nécessaire de repenser l’aménagement et la mise en œuvre de la récréation pour en faire « un espace où il fait bon vivre ». Sortir de la gestion sécuritaire en redonnant du pouvoir d’agir aux élèves dans un espace aux contours maitrisés mais non coercitifs est une première piste évoquer par les chercheurs.
Un autre axe réflexif d’amélioration de cet espace nous est proposé par les ateliers Canopé[4] : « créer un espace éducatif vivant », entre autres par la revégétalisation de tout ou partie de la cour. Car, comme le souligne l’ouvrage, « Dans la cour d’école se rejoignent de nombreux enjeux : pédagogiques, liés au bien-être, à la citoyenneté, et donc à l’égalité fille-garçon, à l’école inclusive, au développement durable, etc. »[5]
Autant de pistes réflexives pour un espace à réinvestir afin d’en faire un lieu d’apprentissages autant qu’un espace récréatif. C’est à ce prix que la cour de récréation, devenue terrain de sociabilisation positive, favorisera une construction émancipatrice des citoyennes et citoyens en devenir.
Pour aller plus loin :
> Peggy Neville, La récréation à l’école primaire : ce qui se joue dans la cour, Dossier de veille de l’Ifé, Mai 2026. Lien : https://veille-et-analyses.ens-lyon.fr/Edubref/detailsEdubref.php
> Édith Maruéjouls, Faire je(u) égal – Penser les espaces à l’école pour inclure tous les enfants, Éditions Double ponctuation, 2022
> Sylvie Pierre-Brossolette (sous la direction de), Rapport annuel 2024 sur l’état des lieux du sexisme en France – S’attaquer aux racines du sexisme, Rapport n°2024-01-22-STER-61, publié le 22 janvier 2024. P22. Lien : https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/sites/hce/files/files-spip/pdf/hce_-_rapport_annuel_2024_sur_l_etat_du_sexisme_en_france.pdf
> Bruno Humbeeck, Willy Lahaye, Maxime Berger (illustration) Aménager la cour de récréation, Éditions Deboeck-Vanin, Collection « Outils pour enseigner », Avril 2019
> Ouvrage collectif, La cour d’école – Un enjeu pour le bien-être des élèves, Editions Canopé CNDP, série Bien vivre l’école, Avril 2024
[1] Peggy Neville, La récréation à l’école primaire : ce qui se joue dans la cour, Dossier de veille de l’Ifé, Mai 2026. Lien : https://veille-et-analyses.ens-lyon.fr/Edubref/detailsEdubref.php
[2] Sylvie PIERRE-BROSSOLETTE (sous la direction de), Rapport annuel 2024 sur l’état des lieux du sexisme en France – S’attaquer aux racines du sexisme, Rapport n°2024-01-22-STER-61, publié le 22 janvier 2024. P22. Lien : https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/sites/hce/files/files-spip/pdf/hce_-_rapport_annuel_2024_sur_l_etat_du_sexisme_en_france.pdf
[3] Bruno Humbeeck, Willy Lahaye, Maxime Berger (illustration) Aménager la cour de récréation, Éditions Deboeck-Vanin, Collection « Outils pour enseigner », Avril 2019
[4] Ouvrage collectif, La cour d’école – Un enjeu pour le bien-être des élèves, Editions Canopé CNDP, série Bien vivre l’école, Avril 2024
[5] Ouvrage collectif, La cour d’école – Un enjeu pour le bien-être des élèves, Editions Canopé CNDP, série Bien vivre l’école, Avril 2024 p5
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