Enjeux éducatifs territoriaux en contexte de ruralité : aux frontières de départements français

Par Alexandra Vié,

Chargée de recherche au centre Henri Aigueperse, UNSA Éducation

Éducations et territoires E3 DA_AVDoctorante en sciences de l’éducation, GRHAPES 7287, INS HEA, Paris Nanterre

[Cette contribution s’inscrit dans une série d’articles regroupés sous la thématique « éducations et territoires ». Elle est également extraite d’une thèse en sciences de l’éducation, débutée en 2018, « Écoles et scolarisation en territoire frontière d’Amazonie : le cas de la commune de Maripasoula, Guyane française », sous la direction d’Aziz Jellab et de Maïtena Armagnague, GRHAPES EA 7287, INSHEA, Paris Nanterre.]

L’article complet (avec notes et bibliographie) en pdf est disponible ici : Éducations et territoires E3 DA_AV

 

La situation de crise sanitaire mondiale, développant les mesures de confinement et de distanciation sociale, a contribué à relancer les débats portant sur les enjeux éducatifs. Un premier article [https://centrehenriaigueperse.com/2020/04/15/enseigner-dans-la-rupture-reflexions-sur-les-enjeux-de-la-continuite-pedagogique-en-contexte-de-crise-sanitaire/] a permis d’avancer des éléments de discussion quant à la continuité pédagogique en interrogeant les temporalités à l’œuvre et le métier d’enseignant dans un contexte d’attente (Vidal, Musset, 2015). Si la conclusion de cet article souhaitait poser les bases d’une réflexion sur « l’après » en questionnant les temps et les espaces éducatifs, les besoins des élèves et la valorisation des professionnels de l’Éducation, force est de constater que cette analyse a été finalement subordonnée à un temps d’action et de préparation de la rentrée scolaire 2020, inscrite dans la persistance des règles pensées au moment du déconfinement :

« Afin de garantir la santé des élèves et des personnels, et eu égard à la situation épidémique à la date de la présente circulaire, le respect des règles sanitaires essentielles doit être assuré : gestes barrière, hygiène des mains, port du masque pour les adultes et les élèves de plus de 11 ans lorsque les règles de distanciation ne peuvent être respectées dans les espaces clos ainsi que dans les transports scolaires, nettoyage et aération des locaux. […] Dans l’hypothèse où la situation sanitaire exigerait des mesures plus strictes, du fait d’une circulation active du virus sur tout ou partie du territoire national, un plan de continuité pédagogique sera mis en place pour assurer l’enseignement à distance ».

Cette circulaire précise également que la rentrée 2020 sera caractérisée par le développement du sport et de la culture pour chaque élève, justifiant ainsi, la création d’un vaste ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports. Dès lors, nous souhaitons introduire ce nouvel article en prenant comme point de départ le dispositif Sport-Santé-Culture-Civisme, communément appelé « 2S2C ». Ce dispositif créé par le ministère de l’Éducation nationale dans le cadre à la sortie de confinement a pour objectif « d’offrir aux élèves des activités éducatives sur le temps scolaire, pour compléter le travail en classe et/ou à la maison ». Instauré à la hâte, ce dispositif a été peu suivi par les collectivités. D’après la mission « flash » présentée le 15 juillet à l’Assemblée nationale, environ 8 % des communes ont pu l’appliquer et 2,5 % des élèves du premier degré y ont effectivement participé. Bien que reposant sur la responsabilité de l’Éducation nationale, ce dispositif doit être mis en place par les collectivités locales5 contribuant déjà aux questions éducatives. De nombreuses critiques et obstacles ont été soulevés, que cela soit en termes de moyens humains, financiers ou encore portant sur la disponibilité des locaux. De plus, son instauration rapide et le peu de communication, inscrits dans un contexte électoral ont rendu plus ardue et plus lente la prise de décision des équipes municipales. « Dans certaines communes, ce dispositif, qui s’est mis en place presque du jour au lendemain, a été mal vécu par les maires, qui se sont vu confier une responsabilité nouvelle sans anticipation réelle ; certains l’ont ressenti comme une forme de défaussement de l’État, après une période très difficile ». La communauté enseignante, déjà mise à mal par la mise en œuvre de la continuité pédagogique et l’effet médiatique autour des professeurs dits « décrocheurs », a également mal réagi, se voyant dépossédée de disciplines jugées fondamentales de leur enseignement (activités sportives et artistiques notamment).

« Il y a probablement eu aussi, ici ou là, des maladresses dans l’organisation, qui ont conduit à permettre la conduite d’activité, dans le domaine du sport ou de la musique par exemple, dans les locaux d’établissements scolaires et avec des intervenants extérieurs, alors même que des professeurs ne pouvaient pas prendre leurs classes ».

À travers cet exemple, nous comprenons que ce dispositif interroge la notion d’éducation et les territoires qui lui sont dédiés. Il permet d’examiner les relations interprofessionnelles et leurs fragilités et soulève une fois de plus, les inégalités territoriales. Depuis près de quarante ans, la question des relations entre « éducation » et « territoires » traverse les politiques éducatives françaises. Plus que dans le processus de décentralisation entamé par l’État dans les années 80, il apparait que leurs interactions trouvent essence dans la mise en place, par le ministre Alain Savary en 1981, de l’éducation prioritaire (Bouveau & Rochex, 1997 ; Ayed : 2018 : 16 ; Rey : 2013 : 1). C’est justement pour interpréter les transformations institutionnelles et politiques induites par l’éducation prioritaire et les décentralisations que le monde scientifique s’est intéressé dans les années 90, aux enjeux portant sur l’éducation et les territoires (Ayed, 2019 : 34 ; Charlot, 1994). La création des ZEP, comme le souligne la Cour des comptes dans les premières lignes son rapport de 2018, « a alors constitué une innovation : elle adaptait le principe d’égalité devant les services publics, entendu jusqu’alors comme un principe d’indifférenciation, pour tenir compte des caractéristiques spécifiques des usagers du service public ». En effet, la politique d’éducation prioritaire s’appuie sur un mode de discrimination positive qui prend la forme d’une compensation des écarts entre territoires. Cependant, il est nécessaire de préciser que le pilotage de cette politique s’effectue par le biais de l’administration centrale. Il ne s’agit pas d’inventer des politiques éducatives alternatives avec d’autres acteurs, mais bien d’appliquer uniformément une même mesure compensatrice sur l’ensemble des territoires identifiés.

Dans cet article, nous souhaitons questionner les enjeux interprofessionnels à l’œuvre en manière éducative. Comment se concrétisent les relations entre acteurs sur des territoires de diversité ? Comment penser l’éducation aux frontières du système éducatif français ? Pour y répondre, nous avons décidé de prendre deux territoires à première vue très différents : une commune isolée de l’Ouest guyanais à la frontière du Suriname et une commune rurale de Nouvelle-Aquitaine située aux confins de quatre départements : la Charente, la Charente-Maritime, la Dordogne et la Gironde. Ne pouvant aborder de manière exhaustive tous les enjeux reliant « éducation et territoires », nous avons fait le choix d’en cibler trois qui renvoient sûrement à des défis présents dans d’autres espaces de France. Ainsi, nous axerons notre première partie sur la présentation des deux territoires et la complexité du maillage institutionnel. Dans une deuxième partie, nous nous intéresserons à la coopération en contexte de mobilité. Enfin nous interrogerons l’impact du sentiment d’isolement ressenti par les acteurs sur leur mission et questionnerons la notion d’éducation. D’un point de vue méthodologique, nous nous appuyons, pour le cas de la Guyane, sur une recherche achevée en 2019. Dans le cas de la commune métropolitaine, il s’agit d’une recherche en cours débutée en mars 2020.

Enjeux de territoires et maillage institutionnel : l’exemple de deux communes rurales

Bien que très différentes, les deux municipalités de l’étude présentent des similitudes territoriales qu’il faut souligner. Si la commune guyanaise n’est accessible que par avion ou par pirogue et se situe à la limite de l’action éducative française, celle de Dordogne se trouve « en bout de département ». Maripasoula, plus grande commune de France, mais aussi la moins densément peuplée est frontalière du Brésil et du Suriname. Cette commune de 12 000 habitants se compose d’un bourg principal multiculturel et de villages monoculturels disséminés le long du fleuve, localisés souvent à plusieurs heures de navigation.

Dans des proportions moindres, La Roche-Chalais, quant à elle, fait partie des étendues de son département : la Dordogne. Elle recensait 3000 habitants en 2017 et connaît une hausse démographique quelque peu supérieure à la moyenne nationale. En 1973, elle fait l’objet d’un processus de regroupement avec deux autres communes : Saint-Michel-de-Rivière et Saint-Michel-l’Écluse-et-Léparon. Bien que ces trois territoires soient aujourd’hui réunis, comme nous l’explique le Mairie, chacun a une identité propre. Si la Roche-Chalais symbolisait la ville, tournée vers la Charente et la Charente-Maritime, Saint-Michel-l’Écluse-et-Léparon serait plutôt un espace rural constitué de hameaux forestiers tournés vers le Périgord et Saint-Michel-de-Rivière, adossée à la Dronne, s’orienterait vers la Gironde.

Bien que les entités de Maripasoula et de la Roche-Chalais aient des histoires et des identités propres, elles doivent pourtant faire corps au sein d’une même municipalité. C’est justement sur la base d’une unification du territoire et non d’une uniformisation, reconnaissant les différentes particularités territoriales que le maire de la Roche-Chalais a fait campagne. Pour lui, il apparait important d’apprécier chaque habitant dans son identité singulière et dans son appartenance collective au territoire communal. Ainsi, si la ville de la Roche-Chalais comme le bourg de Maripasoula offrent un ensemble de services publics, chacun des villages se voit constitué de postes-relais. Par exemple, la mairie de la Roche-Chalais a conservé des maires adjoints et souhaite maintenir une continuité du service public à Saint-Michel-l’Écluse-et-Léparon et à Saint-Michel-de-Rivière. En Guyane, on recense dans les villages amérindiens de Maripasoula, la présence d’un poste de santé et d’une annexe de mairie. Ce morcellement territorial influe également sur l’organisation éducative. Si des écoles maternelles et élémentaires sont ouvertes dans tous les villages de la commune de Maripasoula, le seul collège se situe dans le bourg, contraignant les familles à envoyer leurs enfants en internat dès l’entrée en classe de sixième ou à faire appel à des familles d’accueil. Tous les élèves quitteront Maripasoula s’ils veulent poursuivre au lycée. Si la démographie guyanaise et notamment de l’Ouest permet de garder les classes ouvertes, cela ne semble pas être le cas à la Roche-Chalais. Des classes ont été fermées à Saint-Michel-de-Rivières et Saint-Michel-l’Écluse-et-Léparon. Comme pour Maripasoula, les enjeux scolaires se posent à l’arrivée au collège, le plus proche se situant à Saint-Aiguilin, en Charente maritime. Selon le maire, ancien fonctionnaire de l’Éducation nationale, l’ouverture d’un collège de secteur en Dordogne à Saint-Aulaye ne s’est pas faite sans difficulté. De plus, aucun lycée n’est implanté à la Roche-Chalais. Lors d’un échange avec la Direction Académique des Services de l’Éducation Nationale (DASEN) de Charente maritime, la question de la création d’internat dans les zones rurales du département notamment au sud a été évoquée pour réduire l’échec scolaire. Bien que n’étant pas au cœur de cet article, les internats scolaires sont des exemples passionnants pour examiner une forme de rupture de l’éducation sur son territoire (Lorcerie, Madiot, 2006).

Alors l’organisation territoriale de la Roche-Chalais et de Maripasoula interroge par leurs particularismes forts, intéressons-nous à présent au maillage institutionnel. À Maripasoula le maillage institutionnel repose sur deux pôles géographiques et administratifs : Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni. Par exemple, le Centre Départemental de Prévention et de Santé (CDPS) est rattaché au centre hospitalier Andrée Rosemon de Cayenne alors que les Centres Médico-Psychologiques (CMP) et Pédopsychologiques (CMPP) dépendent du pôle de santé mentale du centre hospitalier de l’Ouest guyanais installé à Saint-Laurent-du-Maroni. D’un point de vue socio-éducatif, la Maison des adolescents intervenant dans la commune est celle de Saint-Laurent-du-Maroni, mais les établissements scolaires sont rattachés au CIO de Cayenne. En effet, au niveau de l’Éducation nationale, la circonscription du Maroni est rattachée à Cayenne alors que le CASNAV serait celui de Saint-Laurent-du-Maroni (Armagnague et all, 2019 : 202). À la Roche-Chalais, nous l’avons précisé, l’un des deux collèges se trouve en Charente maritime. À ce titre, il a été évoqué lors d’une rencontre avec la direction du centre de loisirs, la question des vacances scolaires. Depuis la rentrée 2015, l’académie de Bordeaux et de Poitiers appartiennent à la même zone. Toutefois avant cette date, les élèves de Saint-Aguilin, situé en Charente-Maritime appartenait à la ZONE B, pendant que ceux de la Roche-Chalais étaient en ZONE A. Au niveau des responsabilités éducatives, la mairie de la Roche-Chalais s’occupe du bâti scolaire, mais a peu de compétence éducative, dévolue à l’intercommunalité. La mairie de la Roche-Chalais a compétence pour la restauration scolaire pour laquelle les personnels dépendent de l’intercommunalité. Ainsi, dans un tel maillage institutionnel, comment mettre en place des activités périscolaires qui répondent aux besoins des acteurs ? « La permanente réforme territoriale de l’État depuis 30 ans a accouché d’un “millefeuille” territorial aussi coûteux que peu efficace, source de confusions et insatisfaisant aux yeux de tous » (Bouvier, 2017). Avant de prendre l’exemple de la mise en place des temps périscolaires à la Roche-Chalais, revenons sur quelques précisions.

Le temps périscolaire est constitué des heures qui précèdent et suivent la classe (le temps scolaire). Les communes ou les intercommunalités proposent des activités aux enfants scolarisés. Ils organisent les modalités d’accueil des enfants qu’ils ont sous leur responsabilité. Le temps scolaire, lui, couvre les moments d’enseignement et les périodes d’activités organisées par l’école. Cette temporalité s’inscrit majoritairement dans un espace, celle de la classe et plus largement de l’établissement. Si une partie des critiques du dispositif « 2S2C » concerne ses enjeux pédagogiques, c’est bien que ce dernier se réalise sur le temps scolaire, c’est dire pendant le temps durant lequel l’enfant est un élève confié à l’institution scolaire. À ces deux moments, s’ajoute le temps extrascolaire, durant lequel un encadrement peut être proposé aux enfants en soirée, durant le weekend ou les vacances scolaires. Toutefois, nous comprenons bien à travers l’usage de préfixe : « péri » ou « extra », que le temps de l’enfant en âge d’être scolarisé est organisé autour de l’école. C’est à partir de cette institution et de ce lieu que s’organisent les autres temps.

« Le contexte éducatif français se présente précisément comme un “système” dans lequel l’École pèse un poids considérable. Parce que l’école est omni présente, voire qu’elle est le cœur même de l’ensemble du système éducatif français, la totalité des activités proposées aux enfants ne peut être conçu qu’en référence à ladite École  » (Adam et Roucous (2011 : 117).

Détenant une forme de « primeur » du temps, qui plus est « d’un temps où l’on apprend », l’institution scolaire rencontre des difficultés pour partager espaces, compétences et responsabilités. Un échange avec la direction du centre de loisirs de la Roche-Chalais illustre cette idée. D’après son expérience, la mise en place des temps périscolaires a été relativement facile. Le personnel était disponible et des infrastructures existantes. En effet, la commune dispose d’un ensemble de structures telles qu’un centre de loisirs, un stade, un dojo, une piscine, un cinéma ainsi que d’un tissu associatif relativement actif. Bien qu’il s’agisse d’une petite commune, les moyens humains et matériels ont pu rapidement être mobilisés dans le cadre des activités périscolaires, contrairement à la commune de Maripasoula où aucune activité périscolaire n’a été, jusqu’alors proposée. Comme le montre la communication des députés Cormier-Bouligeon et Deschamps, il semblerait que la mise en place des « 2S2C » a été plus facile dans les communes dotées d’un centre de loisirs, d’animateurs communautés et d’équipements sportifs extérieurs. Nous pensons que cet argument peut être applicable aux activités périscolaires. Expérimentés pendant trois années, les temps périscolaires avaient un objectif annuel. La première année le projet éducatif souhaitait permettre aux enfants de découvrir un panel d’activités réalisées dans la commune. La deuxième l’objectif éducatif a été la création d’un spectacle et enfin en troisième année les enfants étaient libres du choix de leur activité. Bien que le directeur ait relevé une bonne fréquentation, la difficile communication entre les acteurs professionnels a été l’une des raisons du retour à la semaine à 4 jours. Les fortes cultures institutionnelles qu’elles soient communales, intercommunales, ou de l’Éducation nationale ont rendu le projet peu lisible pour les familles qui, selon lui, n’auraient pas réussi à se positionner. Comme le montre Ayed (2018 : 20), « les relations entre éducation et territoire constituent un puissant facteur de reconfiguration de la sphère éducative, en modifiant les modalités de contrôle et d’administration de l’action éducative ». Ce changement de paradigme dans l’action éducative entraîne vraisemblablement des conflits de pouvoir et de légitimité entre les représentants du national et ceux du local, les représentants issus de l’Éducation nationale et ceux qui ne le sont pas. En effet, ouvrir l’action éducative à toute une série d’intervenants extérieurs c’est aussi accepter que l’Éducation nationale ne puisse et ne doive pas être la seule à éduquer, socialiser ou encore émanciper. Il faut ajouter que puisque l’école peine à répondre au double objectif de démocratisation et d’émergence de l’excellence, l’ensemble des autres acteurs considérés comme « éducatifs » sont mobilisés pour venir à son secours, rendant ainsi leurs actions au mieux complémentaires, au pire réparatrices de cet échec scolaire (Adam, Roucous, 2011 : 117). Cette forte culture professionnelle comme entrave à la relation interprofessionnelle a également été soulevée à Maripasoula. Alors que le bourg de la commune se parcourt à pied, qu’il y a peu d’institutions et que les professionnels se connaissent tous, s’appelant souvent par leur prénom et se tutoyant, nous avons été frappées, en entretien, par le sentiment d’isolement ressenti par les acteurs. Au sein de l’Éducation nationale par exemple, il n’y a que très peu d’échanges professionnels entre le premier et le second degré, alors que les établissements sont à deux pas, que les professionnels se retrouvent forcément dans la même épicerie ou à la poste (Armagnague et all, 2019 : 204). Si les causes sont multifactorielles, nous avons choisi de nous intéresser à l’une entre elles, qui par ailleurs, semble être un trait commun aux relations entre éducation et territoire : la question de la mobilité.

Coopérer dans la mobilité en territoire rural

Tout comme on évoque « l’effet établissement », il est possible de parler de « l’effet territoire » (Bouvier, 2017). Certains sont attractifs et d’autres considérés comme plus répulsifs par les professionnels de l’Éducation. La vacance de postes dans l’Éducation nationale ou la forte mobilité des professionnels sont l’un des marqueurs de cet « effet territoire ». Si la DASEN de Charente-Maritime se félicitait de n’avoir pas recours à des enseignants contractuels, cela est loin d’être le cas en Guyane puisque 33 % des enseignants étaient contractuels dans le second degré en 2015 (Vié, 2018 : 178). À Maripasoula, à la rentrée 2016, les enseignants titulaires étaient minoritaires au collège, une dizaine sur une soixante d’enseignants. Toutefois que l’on soit dans les communes isolées de Guyane ou dans les territoires ruraux de Charente-Maritime ou de Dordogne, peu d’enseignants souhaitent venir y travailler et surtout s’y installer.

Si cette mobilité est connue et reconnue chez les professionnels de l’éducation, elle l’est également parmi les familles. Sur la rive du Maroni ou sur les frontières départementales de la Nouvelle-Aquitaine, les professionnels de l’éducation rencontrés s’accordent sur la mobilité et les forts déplacements des familles d’une année à l’autre. Bien que ces problématiques soient d’ampleur différente, elles sont manifestes sur les deux territoires de l’étude. En effet, à la Roche-Chalais ou dans les territoires ruraux de Charente-Maritime, bien que mobiles les familles semblent maintenir la scolarité de leurs enfants. Ce qu’il était possible de voir il y a plus de trente ans à la Roche-Chalais, c’est-à-dire comme nous le raconte le Maire, des enfants quittant l’école pour accompagner leurs parents aux vendanges, se retrouve en Guyane, à Maripasoula avec des familles dépendant économiquement de l’orpaillage illégal par exemple ou vivant de job, activité génératrice de revenus très développée en Guyane.  Comme l’a souligné la direction du centre de loisirs de la Roche-Chalais, les activités périscolaires avaient permis de toucher un public juste-là inconnu du centre de loisirs, les gens du voyage. Bien que cela ne soit pas au cœur du sujet, nous souhaitons préciser que les pratiques scolaires intermittentes des populations roms ou tsiganes décrites notamment par Bruggeman (2003, 2011, Sarcinelli, 2014) se rapprochent de celles des populations saisonnières ou travaillant dans l’activité aurifère. Si nous avons fait le choix d’évoquer la forte mobilité des acteurs, il ne faut pas pour autant en oublier qu’en territoire rural, cette mobilité est contrainte, pour des raisons économiques ou pour des motivations personnelles et familiales. D’autre part, rappelons que l’entrave à la mobilité (quotidienne) est un autre fait marquant des territoires ruraux. L’accès restreint et le développement parcellaires des réseaux de transport en commun enferment les habitants. Alors que Maripasoula est la commune la plus étendue de France, son réseau de transport en commun est dans un état embryonnaire. La configuration territoriale peut être l’une des explications, mais elle est loin d’être la seule.

Ainsi, la DASEN de Charente-Maritime, le Maire de la Roche-Chalais ainsi que les spécialistes de l’Éducation en Guyane s’interrogent sur le moyen de réduire le turn-over des professionnels et de favoriser leur ancrage dans le territoire. Si au niveau national le ministère de l’Éducation nationale a revalorisé le travail des équipes en REP + à la rentrée 2018 par le biais de primes pluriannuelles, que des majorations financières et d’avancement sont proposées pour enseigner dans les communes isolées de Guyane, nous pensons qu’inscrire son personnel dans le territoire demande avant tout de rendre ces emplois attractifs. Cette attractivité passe indubitablement par un travail de coopération avec les élus. Si pour la DASEN de Charente-Maritime, ces derniers sont attentifs aux aspects culturels, aux commodités de la cité qu’ils administrent, force est de constater qu’ils sont parfois peu sensibilisés aux questions éducatives, qui plus est quand elles concernent uniquement la gestion du bâti. Lors d’un échange avec le Maire de la Roche-Chalais, d’appétence éducative, ce dernier a fait remarquer que l’éducatif ce n’est pas seulement une ligne dans un budget communal c’est surtout un état d’esprit et l’affaire de tous. En effet, l’action éducative s’inscrit dans un système pluripartite, où émergent de nouveaux acteurs : les collectivités territoriales certes, mais aussi les EPLE, les entreprises, le champ associatif et d’autres services déconcentrés de l’État. Un rapide retour sur les lois de décentralisation semble nécessaire. Les premières lois de décentralisation de 1983 organisaient le partage des responsabilités, transférant certaines de ses compétences au profit des collectivités territoriales. Les départements et les régions devenaient responsables respectivement des opérations de construction, de reconstruction, d’extension et de maintenance des collèges et des lycées. Ils héritaient aussi d’une responsabilité en matière de planification scolaire, que cela soit les transports pour le département ou la formation professionnelle pour les régions. La réforme des rythmes scolaires de 2013 et la mise en place par les municipalités des activités périscolaires en sont de parfaits exemples. Toujours est-il que la première vague de décentralisation de 1983 a donné le ton du partage de compétences éducatives : à savoir un partage prudent plus qu’un transfert massif. Selon Rey (2013), il est possible d’identifier trois grandes facettes dans le processus de transfert des compétences éducatives : la décentralisation politique à destination des collectivités locales, la déconcentration vers les administrations territoriales consistant à transférer aux autorités académiques des moyens financiers pour l’offre de formation ou la gestion des personnels, par exemple et enfin, l’autonomie scolaire attribuée aux établissements du second degré. Ainsi, il est important de rappeler que le partage de compétences ne se traduit pas automatiquement par un transfert d’autorité. En effet, il est possible de distinguer différents processus de décentralisation : la déconcentration qui revient à faire prendre en charge des tâches de l’administration centrale au niveau local, la délégation dans laquelle le niveau administratif local dispose d’une certaine marge de manœuvre et la dévolution qui consiste à donner aux autorités politiques locales des compétences jusque-là exercées par le pouvoir politique de l’État (Rey, 2013 : 3). C’est finalement dans un tiraillement entre la volonté des collectivités de monter en compétences et la mainmise d’un État centralisateur que se construisent les relations entre « éducation » et « territoires ».

Rompre avec l’isolement : interroger le rapport à l’éducation

Si la Roche-Chalais n’égale en rien les conditions d’isolement de certaines communes guyanaises, se pose toutefois, chez certains professionnels rencontrés, la question du sentiment d’être « à part », « en bout de ». Dans les discours, cet isolement est indubitablement relié à une forme de « pauvreté culturelle » manifeste chez les enfants. Qu’il s’agisse d’acteurs de l’Éducation nationale ou de personnel associatif, que l’on se situe aux confins de la Nouvelle-Aquitaine ou en Guyane française, tous ont soulevé la difficulté d’ouverture culturelle dans des espaces reculés : un accès restreint à un bain culturel, des offres sportives limitées, des connexions internet de mauvaise qualité, un manque de dotations des mairies ou des infrastructures dégagées ou inexistantes, etc.

Toutefois, comme le montrent Barthon et Monfroy (cités par Lorcerie, Madiot, 2006), le territoire façonne l’éducation. Le territoire ou plus exactement, les « territorialités » sont les façons dont les acteurs sociaux, les gens, s’approprient l’espace, lui confèrent des valeurs sociales, et orientent leurs actions en fonction de ces marquages, en matière d’éducation scolaire comme dans d’autres domaines. Ainsi, nous en arrivons à nous demander comment les acteurs professionnels s’approprient un territoire isolé, reculé et comment orientent-ils leurs actions éducatives dans leur contexte ? Notre plus longue expérience de terrain en Guyane nous a permis rapidement de déceler certaines similitudes avec le territoire de la Roche-Chalais. Comme nous l’avons soulevé dans cet article, le travail interprofessionnel en éducation renvoie à des rivalités institutionnelles, à des divergences d’autorité, de compétences, de moyens. Plus qu’un travail inter-structure, sur les territoires isolés, nous avons constaté qu’il s’agissait avec tout d’une coopération interpersonnelle basée sur une conception commune de l’idée d’éducation. Dans Éducation et sociologie, Durkheim (1922) distingue l’éducation dans un sens étendu et dans un sens restreint. Dans le premier cas, l’éducation recouvrerait l’ensemble des influences socialisatrices que la société exerce sur les individus, alors que dans le second elle se limiterait à l’action exercée par les adultes sur les plus jeunes, selon des formes très instituées dans l’espace familial et scolaire (Ayed, 2018 : 18). C’est cette dernière acception qui paraissait pour Durkheim le mieux à même de définir les contours de la sociologie de l’éducation. Toutefois, considérer l’éducation au sens restreint la contingenterait uniquement à des problématiques scolaires et pédagogiques, comme ont pu le démontrer dans les années 80 des chercheurs tels que Vincent Berthelot ou Perrenoud (Ayed, 2018 : 18). En effet, pour l’école, ce qui est usuellement considéré comme éducatif c’est avant tout l’espace de la classe (voire de l’établissement scolaire), le savoir du maître et la force du curriculum prescrit par un ensemble de programmes prédéfinis qui structurent la relation éducative (Ayed, 2019 : 34). C’est donc au sein de l’école, de son territoire et de sa temporalité que se jouerait la relation éducative. Dès lors, les travaux de Vincent autour de la « forme scolaire » sont incontournables. Cette notion a été construite dans une perspective critique montrant comment l’éducation réduite à l’espace scolaire limite celle-ci à un ensemble de règles formelles, au poids de la discipline et de la répétition (Vincent, 2012). Elle engage également une vision critique quant à la diffusion de ces normes éducatives au-delà des frontières de l’école (notamment dans le champ de l’animation, du travail social, de la formation d’adultes) (Ayed, 2018 : 19). Les professionnels rencontrés qui s’inscrivent durablement sur le territoire sont ceux qui envisagent l’éducation dans un sens étendu, recouvrant l’ensemble des influences socialisatrices que la société exerce sur les individus. Illich, à travers sa thèse d’une société sans école (1971), compte parmi les figures fortes qui ont contribué à ces analyses. Il ne prônait pas une suppression de l’école, mais une déscolarisation la société. Déscolariser la société, c’est remettre en cause le poids disproportionné des savoirs scolaires dans la société, annihilant d’autres formes de transmission moins assujetties à des rapports de pouvoirs (Ayed, 2019 : 35). Rappelons que la théorie principale d’Illich était celle du « monopole radical », selon laquelle lorsqu’une institution qui monopolise des pans entiers d’une activité sociale, finit par pervertir ce pourquoi elle a été créée. Une autre figure incontournable est celle de Dumazedier, fondateur du mouvement d’éducation populaire « Peuple et culture ». Il est aussi le concepteur de la notion de « société pédagogique ». Pour Dumazedier, la transmission culturelle doit s’émanciper du joug de l’école et se développer dans tous les territoires par le biais notamment du pouvoir municipal (Ayed, 2019 : 35). Toutefois, comme le montre Grossain (2006), sans aller jusqu’à municipaliser l’éducation, il faut avant considérer la proximité, le rapport au territoire et le rapprochement des acteurs, comme un élément déterminant et pertinent afin d’agir auprès des enfants et des familles.

Conclusion

C’est donc en fonction de la conception que se font les acteurs de « l’éducation » qu’ils s’approprient leurs missions et la définissent sur leur territoire. Nous avons souvent entendu les acteurs parler de la nécessité de sortir, de dépasser le cadre de leur mission en territoire reculé. Être animateur à la Roche-Chalais, c’est savoir être polyvalent, participer pleinement aux enjeux de coéducation, prendre part aux débats. Pour son Maire, les enseignants sont des acteurs incontournables de la cité qui irradient en dehors de l’école. Cette conception est également partagée par les chefs coutumiers des villages du Maroni. Ils attendent une implication des enseignants à l’échelle de la communauté et non de l’école. En prenant le cas des professeurs des écoles et de la relation aux parents, de précédentes recherches (Vié, 2018, 2020 a) ont permis d’interroger les missions de l’enseignant : à quel moment dépasse-t-on son cadre d’action ? Jusqu’où va ce métier ? Quel est le curseur de l’éthique professionnelle ? Comme le montrent Armagnague et all (2019 : 207) dans la conclusion de leur rapport, « la question des interprofessionnalités porte aussi celle des limites et des frontières des interventions de chacun. Si un nombre important d’acteurs critique l’Éducation nationale, sa fermeture sur ses propres prérogatives et l’opacité de ses dispositifs, l’élargissement des missions des acteurs scolaires n’est pas sans générer questions et confusion ». Dès lors, il ne peut être l’économie d’une analyse des garde-fous relatifs aux postures professionnelles et à l’éthique dans le travail d’intervention auprès des enfants.

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