Aller au-delà de la querelle sur l’ « islamo-gauchisme » : que peuvent les sciences sociales ? (I)

Un spectre hante l’Université : le spectre de l’islamo-gauchisme1. Mais qu’en est-il vraiment ? Nous vous proposons dans cette étude en deux parties de mieux comprendre les enjeux de la polémique actuelle. Dans ce premier article, partons du principal : bien comprendre le sens des mots. Il s’agit d’expliquer pourquoi certains champs d’étude des sciences sociales ont été pointés du doigt, mais aussi de revenir sur la notion même d’« islamo-gauchisme ». Le second article, qui sera publié dans une semaine, reviendra de son côté sur les usages militants, et possiblement dévoyés, de ces mêmes champs d’études.

Les propos récents de Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation dans les universités ont déclenché une vive polémique dans notre pays qui ne faiblit pas. Beaucoup ont à cette occasion découvert cette notion, dont on a pourtant rapidement reconnu le flou et le manque de fiabilité scientifique. Ce spectre dangereux a semblé pourtant hanter les plateaux de télévision, les tribunes dans la presse, mais aussi plusieurs sondages. Assez étonnamment d’ailleurs, l’opinion publique, si tant est qu’elle existe (on renverra aux analyses de Pierre Bourdieu à ce sujet2 ) a donné raison à la ministre : oui, ce courant est répandu à l’Université selon 56 % des Français.es d’après le sondage Ifop du 19 février dernier. Faut-il pour autant considérer que ces propos étaient justes ? C’est bien la question essentielle et Frédérique Vidal a elle-même apporté des éléments de réponse dans un entretien au Journal du dimanche : « Bien sûr l’« islamo-gauchisme » n’a pas de définition scientifique, mais il correspond à un ressenti de nos concitoyens .3» D’un phénomène qui toucherait les universités et la société dans son ensemble, on passait à un simple « ressenti » ! Un peu comme dans les bulletins météo où l’on parle à présent de températures réelles et de températures « ressenties » qui sont évidemment plus accentuées.

Les institutions de recherche et universitaires ont parlé alors d’ « arguties de café de commerce » et ont demandé aux responsables politiques de s’engager dans des débats qui ne consistent pas à «  raconter n’importe quoi 4». D’autres ont affirmé que cette notion au contraire était pertinente et correspond bien à des phénomènes qu’il ne faut pas nier et qu’il est nécessaire de combattre5. Assez vite ont été alors incriminées les études post-coloniales ou décoloniales, subalternes ou post-raciales (ou bien encore les mêmes études en version « studies »), mais aussi les études du genre. C’est-à-dire autant de courants de recherche en sciences sociales aux contours parfois méconnus. Plus étonnant, l’écriture inclusive a également été visée ainsi que d’autres notions désignées avec des « mots valises » : « woke », « cancelled culture », « appropriation culturelle », « intersectionnalité », etc. Autant de termes que l’on peine à classer dans le vocabulaire scientifique ou dans le vocabulaire militant. D’un spectre gangrénant l’université, on était passé en quelques jours à une myriade de fantômes hantant les nuits et les jours de l’ensemble de la population et les étudiant.es.

Pour tenter de s’y retrouver, il est donc nécessaire, au préalable de s’éloigner des polémiques qui ne font qu’embrouiller le sujet. Ensuite, il faut faire appel aux sciences sociales pour réussir à se repérer au mieux dans ces champs intellectuels aux objets d’études souvent complexes. Enfin, il est également de s’intéresser de front aux usages militants et dévoyés à partir de telles thématiques, ainsi qu’au sujet des liens qu’entretiennent l’islamisme et certains courant de pensée de la gauche radicale. Mais cette démarche ne doit pas se complaire dans l’anti-intellectualisme, ni tomber dans des jugements de valeurs disqualifiant le débat d’idées. Il faut surtout procéder par étapes.

De quoi parle-t-on ? Des mots pour comprendre la polémique actuelle

Partons du sens des mots pour commencer. Le terme « islamo-gauchisme » a été élaboré par le politiste Pierre-André Taguieff au début des années 2000. Spécialiste de l’extrême droite et du racisme, ce directeur de recherches au CNRS a publié en 2002 un essai consacré à La Nouvelle judéophobie6 où il utilise pour la première fois cette notion : il s’agissait alors de décrire l’alliance objective entre certains mouvements d’extrême gauche et des mouvements islamistes en particulier contre l’État d’Israël dans le contexte de seconde Intifada, de défense de la cause palestinienne et de conflits au Moyen-Orient. Cette alliance avait été décrite auparavant par d’autres comme le trotskyste anglais Chris Harman qui a théorisé une forme d’entente entre l’extrême gauche et l’islamisme ( voir à ce sujet , l’article de Gaël Brustier publié dans Slate.fr « La tentation islamiste de l’extrême gauche britannique ») Un tel rapprochement, selon le militant britannique, se fait au nom d’une certaine réalpolitique, et non en raison d’un partage de vues politiques : il s’agit de lutter contre les régimes dictatoriaux du Moyen-Orient et donc de s’unir à cette fin. L’expression forgée par Taguieff commence à être utilisée plus fréquemment à partir du développement de régimes islamistes et d’organisations djihadistes au milieu des années 2000. On assiste alors comme l’explique très bien Corinne Torrekens à un changement de perspectives (« Islamo-gauchisme, histoire d’un glissement sémantique », A0C, 22 février 2021 ). D’une part, ce terme désigne de plus en plus la complaisance de la gauche, et non plus sa forme la plus radicale appelée gauchisme, à l’égard de l’islamisme. D’autre part, ce n’est plus seulement l’islamisme qui est concerné, mais l’ensemble de l’Islam. Pour les essayistes qui utilisent ce terme, c’est donc toute la gauche qui verrait dans l’Islam « une religion des opprimés » et à ce titre en ferait le nouveau fer de lance des supporters de la gauche. C’est en ce sens que l’« islamo-gauchisme » devient une appellation de plus en plus prisée à l’extrême droite pour jeter l’anathème à la fois sur la gauche et sur les musulman.es. Plusieurs travaux scientifiques ont confirmé cet usage qui rend l’ensemble du concept de plus en plus flou : on lira ainsi avec profit l’étude «  Islamo-gauchisme : le piège de l’alt-right se referme sur la macronie » sur le site Politoscope et également « Islamo-gauchisme : carrière médiatique d’une notion polémique » sur le site de la Revue des médias de l’INA. Le terme apparaît d’ailleurs très régulièrement entre guillemets pour en souligner le caractère particulier et le fait qu’il n’est pas encore entré dans le langage commun.

Les polémiques actuelles nées après les propos de Frédérique Vidal, mais aussi de Jean-Michel Blanquer qui dès octobre 2020 a utilisé cette notion7, ont ajouté plus de confusion encore sur les usages du terme. On conseillera la lecture de ce très bon billet sur la plateforme Hypothèses.org, en provenance du site « Radicalisations. Processus et trajectoires de radicalisation » qui fait la recension de toutes les expressions au sujet de l’« islamo-gauchisme » à l’université On peut voir dans ce récapitulatif les nombreuses prises de position et tentatives de définition de cet objet controversé et qui est de plus en plus utilisé dans le champ politique.

Au niveau scientifique, Pierre-André Taguieff a cherché ensuite à mieux caractériser ce que cette notion recouvre dans plusieurs écrits. On annonce ainsi pour la mi-mars la parution d’un nouveau livre intitulé Liaison dangereuses : islamo-nazisme, islamo-gauchisme8. Si on en juge par son titre, il n’est pas certain que ce nouveau livre apaise les débats en cours. Mais il faut ici rappeler que Taguieff est un chercheur de grande qualité, spécialiste de la nouvelle droite depuis les années 1980, de la question du racisme et de l’antisémitisme. Sa bibliographie est riche de multiples ouvrages cruciaux pour comprendre l’évolution des idées et des parcours de l’extrême-droite en France (voir la bibliographie disponible dans sa notice Wikipédia ). Ses travaux ont cependant fait l’objet de plusieurs polémiques, en particulier dans les années 1990 où on lui a reprochait de dialoguer favorablement avec des figures de la nouvelle droite. Il faut dire que Taguieff intervient fréquemment dans le débat intellectuel, et sur un positionnement de plus en plus conservateur9. Ce dernier point a son importance dans le débat actuel, où les positionnements politiques antagonistes peuvent expliquer bien des tensions au-delà des enjeux premiers des controverses. La France a en effet un rapport particulier aux intellectuel.les et au débat d’idées et son histoire est riche de controverses où les questions de personnes dépassent souvent les enjeux politiques, militants ou scientifiques10.

Cherchant à sortir des polémiques, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche a précisé qu’elle souhaite « une approche rationnelle du sujet. Il faut quantifier les choses, sortir du ressenti et du présupposé »11. Dans cette optique, les expressions tangibles de l’« islamo-gauchisme » semblent pour beaucoup exister dans le champs des études de genre ou postcoloniales. Mais que recouvrent ces nouvelles catégories de pensée ?

Des champs d’études à explorer

La notion d’« islamo-gauchisme » ayant du mal à être considéré comme un concept opératoire et scientifique pour caractériser tel ou tel phénomène, il a fallu affirmer que ce terme pouvait recouvrir des dérives militantes dans de nombreux champs d’études relativement nouveaux. Ont été ainsi visées les études de genre, les études post-coloniales ou décoloniales, les études sur la race ou bien encore les études subalternes. Ces domaines établis dans les sciences sociales seraient devenus envahissants et pourvoyeurs de travaux plus militants que scientifiques. C’est d’ailleurs l’objet de l’« enquête sociologique » voulue par Frédérique Vidal. Là encore, il faut essayer de définir de quoi on parle.

Les études sur le genre sont parmi les principales visées. Elles concernent les questions de genre, c’est-à-dire l’étude des normes relatives aux identités sexuées, mais qui portent aussi sur les orientations sexuelles, sur leur hiérarchie et sur la construction des identités. Dans le domaine des sciences sociales et de l’histoire, elles se sont implantées difficilement à partir des années 1970 à l’université, des historiennes comme Michelle Perrot ayant joué un rôle fondamental (voir l’entretien disponible sur la chaîne YouTube Unsa Éducation « De l’histoire ouvrière à l’histoire des femmes » . Elles l’ont été avec des chercheur.es souvent engagé.es dans le féminisme par ailleurs et ont permis de rendre visible les constructions historiques et sociales en fonction du sexe. Ce champ fécond d’études s’est peu à peu étendu à toutes les sciences sociales. Les supports intellectuels proviennent souvent d’écrits féministes comme ceux de Simone de Beauvoir, et plus récemment des travaux de la philosophe américaine Judith Butler 12. Son livre Trouble dans le genre13 fait pour certain.es figure de manifeste des études de genre. Aride et très complexe, ce texte est plus souvent cité que réellement lu, mais il a impulsé de nouveaux travaux dans ce domaine, tout en étant régulièrement critiqué14.

Les études de genre font l’objet régulièrement de polémiques politiques, alimentées avant tout par des courants réactionnaires à propos par exemple du contenu de manuels scolaires, de l’opposition au mariage pour les couples du même sexe ou de l’hostilité à la PMA comme le montre le récent livre de la sociologue de l’EHESS, Céline Béraud dans La Bataille du Genre15. En revanche, on peinera à voir dans ce type d’études des soutiens à l’« islamo-gauchisme » ou à l’islamisme. Ainsi, les mobilisations militantes contre la « théorie du genre » ont parfois davantage révélé des alliances entre les courants réactionnaires et religieux, entre des fondamentalistes chrétiens et musulmans, et non des terrains d’entente entre islamistes et études du genre.

Cependant pour essayer d’être complet à ce sujet, l’affirmation d’une identité féministe peut passer par des contestations de la loi de 2004 contre le port des signes religieux à l’école vécue comme une forme nouvelle d’oppression à l’égard des femmes. On peut citer ici les récents travaux de l’historienne Joan W.Scott , d’une part La politique du voile16, d’autre part La religion de la laïcité17. C’est une des premières théoriciennes du genre et elle a écrit de nombreux travaux sur l’histoire de la France. Le premier ouvrage cité est un essai qui vise à montrer que la politique menée en France renforce la discrimination à l’égard des femmes qui ont fait le choix du port du voile et que cela révèle des impensés dans la culture française. Le second est un ouvrage d’histoire qui cherche à comprendre les liens entre la laïcité et les femmes dans la construction historique de ce principe fondateur. On a donc un ouvrage très riche et passionnant d’un côté, et un essai contestable et davantage centré sur une opinion de l’autre. Mais si cette autrice s’intéresse au sort des femmes musulmanes, ce n’est pas pour autant qu’elle promeut l’islamisme ou telle ou telle opinion extrémiste. Cela reste indéniablement dans le débat d’idées.

Si les études de genre ne semblent pas avoir grand-chose à voir avec l’ « islamo-gauchisme », ce n’est peut-être pas le cas des études post-coloniales et assimilées.

Il faut tout d’abord reconnaître là aussi un flou sur la terminologie. Les études post-coloniales, ou le post-colonialisme, s’intéressent à la déconstruction du discours colonial d’une part, et à l’étude des effets de cette colonisation sur les sociétés devenues indépendantes d’autre part. Cela passe par des retours sur la question de l’universalisme européen, sur le racisme ou bien encore sur la genèse des nouvelles sociétés issues de la décolonisation. Les études décoloniales sont plus précisément quant à elles centrées sur les effets de la colonisation dans les sociétés devenues libres. Ces études trouvent leurs origines dans un ensemble de corpus intellectuel qu’il faut ici rappeler. En effet, quelques textes fondateurs et penseurs sont à l’origine du développement du post-colonialisme.

Tout d’abord le livre d’Edward Saïd, L’Orientalisme, publié en 1978 sert de matrice principale. Cet ouvrage, devenu un classique, cherche à analyser le discours colonial de l’Occident sur l’Orient. L’expérience historique et culturel de l’orientalisme permet à l’auteur de décrypter la pensée occidentale et de montrer que celle-ci repose d’abord sur l’imaginaire et non sur le vécu de catégories opprimées. C’est un essai ambitieux, rapidement commenté, critiqué et perçu comme fondateur. Les écrits de Frantz Fanon, psychiatre et militant anticolonialiste dans les années 1950-1960 sont également mobilisés. Connus dès la période de la décolonisation, grâce en particulier à la célèbre préface de Jean-Paul Sartre au livre Les Damnés de la Terre paru en 1961, les écrits de Fanon sont aujourd’hui redécouverts dans cette optique, souvent avec des analyses provenant du monde anglo-américain18.

Plusieurs autres intellectuels français sont en outre considérés comme des références essentielles, de Jacques Derrida à Michel Foucault, en passant par Gilles Deleuze et Félix Guattari. Cet ensemble de penseurs de la French Theory19, très prisés à partir des années 1970, ont été incorporés dans la pensée postcoloniale. Mais d’autres territoires ont également fourni un ensemble de textes de référence, en particulier du côté de l’Inde et de l’Amérique latine.

On peut ici citer le livre de Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?20 et surtout celui de Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique21. Le premier livre a mis plus de 30 ans à être traduit en français, ce qui suffit à montrer que si les études postcoloniales envahissent les sciences sociales à l’université, elles n’envahissent pas les librairies pour le moment ! Ce petit ouvrage est d’une lecture très aride comme l’indique le préfacier de la version française. Le second a d’abord été traduit dans une édition de 2009, puis est reparu en 2020, toujours aux éditions Amsterdam. Cette maison d’édition s’est spécialisée dans l’édition de livres des études post-coloniales, nous aurons l’occasion d’y revenir dans le second article. Spécialiste de l’histoire du mouvement ouvrier, l’auteur se centre davantage sur la façon dont on peut écrire l’histoire des pays extra-européennes. Cet ouvrage est un des textes fondateurs des études postcoloniales : il est influencé par le marxisme et se révèle également d’une lecture complexe. Mais il propose des éclairages intéressants sur l’histoire mondiale et transnationale. C’est aussi le cas d’autres historiens ou sociologues que l’on peut assimiler aux études postcoloniales.

On peut ici citer Paul Gilroy, auteur d’un très bon livre sur l’histoire de l’Atlantique noir22, et plus récemment d’un essai intitulé Mélancolie post-coloniale23. Dans tous les cas, il n’est pas aisé de bien appréhender l’ensemble des travaux qui s’inscrivent dans cette thématique, ni même de rassembler les points communs. C’est pourquoi l’entretien réalisé par la revue Esprit avec l’intellectuel Achille Mbembé et intitulé « Qu’est-ce que la pensée postcoloniale ? » est très utile pour comprendre au mieux l’ensemble des thématiques

Quels usages publics et militants ?

Ces ouvrages et études ont pourtant plusieurs particularités : ils sont tout d’abord souvent difficiles à lire, très théoriques et complexes, et manient de nombreux concepts. Il est indéniable que cela a pu freiner leur appropriation en France. Cela a entraîné également le fait que ces travaux et leurs auteurs et autrices sont davantage cités que lus. Le sociologue Stéphane Dufoix, fin connaisseur de ces études, a souligné récemment le manque de connaissances en France sur ces sujets et les multiples raccourcis, comme on peut le voir dans la polémique actuelle : dans un excellent article, il explique que « les mots ne sont pas pour rien dans notre compréhension ou notre incompréhension de ce qui se passe autour de nous. Ils ne peuvent en aucun cas se trouver confisqués au nom d’une vision scientifique, intellectuelle et politique simpliste et largement ignorante des idées dont elle prétend parler. » ( «  Enquête sur l’ « islamo-gauchisme » dans la recherche : l’impossible décolonisation de l’Université » Le journal du dimanche,17 février 2021)

L’une des étudiantes de Stéphane Dufoix, Anne-Claire Collier a récemment travaillé sur la question de la réception en France des études postcoloniales et son travail aide à la compréhension des débats actuels. On conseillera l’écoute d’une de ses interventions lors d’un séminaire au CERI de Sciences po sur l’état des lieux des études postcoloniales en France ainsi que le résumé de son travail de thèse effectué par l’anthropologue Emir Mahieddin , en attendant une publication qui serait bienvenue . Anne-Claire Collier explique parfaitement les ressorts de cette controverse et sa résonance avec des enjeux politiques. C’est ce qu’elle fait en particulier dans son article intitulé « Le passage en revue du postcolonial » ( Revue d’anthropologie des connaissances, vol.11, n°3, 2017. Elle y montre notamment l’usage militant fait par des revues de gauche des études postcoloniales et décrypte les proximités entre les idées de la gauche radicale et le postcoloniale. Elle explique ainsi que « L’usage de la notion de « postcolonial » est un moyen de proposer une rupture d’intelligibilité afin de questionner à nouveaux frais le modèle français d’intégration. » Derrière le postcolonial, se profilent donc des interrogations sur le modèle social de la France, sur les discriminations, mais aussi sur la laïcité, ou bien encore la « question raciale ». C’est aussi à ce sujet que se sont attelés l’historien Gérard Noiriel et le sociologue Stéphane Beaud dans leur récent livre Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie24. Ce sera le point de départ du prochain article qui portera plus précisément sur les usages militants des études évoquées, afin de revenir sur le spectre de l’« islamo-gauchisme » à l’Université, dont on se demandera s’il ne s’agit pas que d’une illusion ou d’un phénomène diffus mais dangereux et bien réel.

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1 Vous reconnaitrez sans peine le pastiche d’un célèbre texte de Marx et Engels dans cette première phrase. Le Manifeste du parti communiste publié en 1848 commence ainsi : « Un spectre hante l’Europe : le spectre du communisme ».

2 Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas » dans Questions de sociologie, Paris, éditions de Minuit, 2002.

3 Interview de Frédérique Vidal, Le Journal du Dimanche, 20 février 2021.

4 Voir le communiqué de la CPU «  « Islamo-gauchisme » : stopper la confusion et les polémiques stériles ».

5 Voir par exemple le récent Observatoire du décolonialisme et des idéologies identitaires

6 Pierre-André Taguieff, La Nouvelle judéophobie, Paris, Les mille et une nuits, 2002.

7 « Ce qu’on appelle islamo-gauchisme fait des ravages » affirme-t-il dans une interview sur Europe 1 le 22 octobre 2020.

8 Pierre-André Taguieff, Liaisons dangereuses. Islamo-nazisme, islamo-gauchisme, Paris, Hermann, 2021

9 Voir à ce sujet le livre dirigé par Pascal Durand et Sarah Sindaco, Le discours « néo-réactionnaire », Paris, éditions CNRS, 2015.

10 Voir Christophe Charle et Laurent Jeanpierre (dir.), La vie intellectuelle en France, 2 tomes, Seuil, collection Points Histoire, 2019. Cet ouvrage collectif remarquable fait parfaitement le point sur ce sujet.

11 Interview du Journal du dimanche, déjà citée.

12 Voir à ce sujet l’article d’Irène Jami « Judith Butler, théoricienne du genre », Les Cahiers du genre, n°44, 2008

13 Judith Butler, Trouble dans le genre. Le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte, 2006.

14 Sur ce livre et plus largement sur la pensée de Butler, voir Sabine ProkhorisAu bon plaisir des « docteurs graves ». À propos de Judith Butler, Paris, PUF, 2016.

15 Céline Béraud, La Bataille du genre. Du mariage pour tous à la PMA, Paris, Fayard, 2021.

16 Joan W. Scott, La politique du voile, Paris, éditions Amsterdam, 2017.

17 Joan W. Scott, La religion de la laïcité, éditions Climats, 2017.

18 Voir par exemple Frantz Fanon, Écrits sur l’alinéation et la liberté, Paris, La découverte, 2015.

19 Voir à ce sujet François Cusset, French Theory. Foucault, Derrida, Deleuze et Cie et les mutations de la vie intellectuelle aux États-Unis, Paris, La Découverte, 2003.

20 Gayatri Chakravorty Spivak, Les Subalternes peuvent-elles parler ?, Paris, éditions Amsterdam, 2020.

21 Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, Paris, éditions Amsterdam, 2de édition 2021.

22 Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience, Paris, éditions Amsterdam, 2017.

23 Paul Gilroy, Mélancolie post-coloniales, Paris, éditions B42.

24 Gérard Noiriel et Stéphane Beaud, Race et sciences sociales. Essai sur les usages publics d’une catégorie, Marseille, Agone, 2021.


Illustration d’en-tête : Analyse utilisant des modèles word2vec pour définir les termes qui apparaissent au voisinage de la notion d’islamo-gauchisme entre le 1er avril 2016 et le 28 septembre 2017.• Crédits : Benjamin Tainturier, Medialab, ScPo, pour la Revue des médias, INA.

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