Jean-Paul Delahaye: «Exception consolante. Un grain de pauvre dans la machine»

J.-P. Delahaye en novembre 2021

Pour Ferdinand Buisson, les «exceptions consolantes» étaient ces boursiers de l’enseignement secondaire, issues de milieux modestes, qui échappaient à leur destin tout en servant d’alibi méritocratique à un système socialement inégal. Issu d’une famille monoparentale confrontée à la pauvreté,
Jean-Paul Delahaye fut une de ces exceptions consolantes, lui qui accéda à d’éminentes fonctions au ministère de l’Éducation nationale, mais, dans ce récit poignant, il explique pourquoi il ne se console pas d’être une telle exception.

C’est l’histoire d’un fils de pauvre, pour reprendre le beau titre de Mouloud Feraoun. Fils de pauvre et non d’un pauvre, car ce livre est un discours en forme d’hommage constant, profond, lucide aussi, de l’auteur à sa mère, du début à la dernière phrase : une mère qui a élevé seule, ou quasiment, ses cinq enfants ; une mère qui l’a poussé dans son cheminement scolaire ; une mère qui l’accompagne quand, en 2012, avec le nouveau ministre de l’Éducation nationale et les autres membres du cabinet qui prend place, le conseiller spécial du ministre la voit lui tenir compagnie, elle qui est morte en 1981, autre année symbolique que relève le lecteur si l’auteur ne s’y appesantit jamais.

Ce n’est pas une narration historique. Jean-Paul Delahaye, qui y a tenu une place éminente au côté du ministre Vincent Peillon, ne détaille pas ce que fut son activité ministérielle, au cabinet d’abord, puis comme directeur général de l’enseignement scolaire. Mais ce n’est pas seulement un récit comme le mentionne la couverture. Certes y domine la narration, polarisée sur une mère Courage, d’une vie familiale marquée par une extrême précarité, entre grande pauvreté et réelle misère rarement interrompues. Mais ce récit est un ensemble d’entrecroisements, à commencer par les tensions, qui prennent un tour de plus en plus considérable, entre la réalité sociologique de l’École et le parcours scolaire de l’auteur. Celui-ci échappe à un destin tracé d’avance pour ses semblables; il lui échappe par l’École, poussé par une mère qui l’accompagne intensément jusqu’à un lycée que ne connaissait pas alors la quasi-totalité des plus modestes, sans parler même des pauvres. La réalité sociale rattrape Jean-Paul Delahaye en fin de troisième : le seul moyen pour pouvoir assumer la poursuite d’études secondaires générales sera, comme le lui conseille un professeur attentif à sa situation, de passer le concours d’entrée à l’école normale d’instituteur.

C’est toute l’humanité du parcours d’une de ces «exceptions consolantes» qu’avait évoquées le grand Ferdinand Buisson (1), ces boursiers au mérite qui étaient censés masquer l’inégalité fondamentale d’un enseignement secondaire alors payant, réservé aux classes aisées, ceux-là mêmes que le philosophe Alain, également cité par l’auteur, appelait « quelques pics superbes, quelques rois nés du peuple, et qui donnent un air de justice à l’inégalité ».

J. P. Delahaye, «Exception consolante» (couverture)

D’être une « exception », non pas au sens d’exceptionnel, mais d’exception à la règle (ici la règle sociale), Jean-Paul Delahaye a eu conscience, comme il a eu conscience de l’injustice subie par son frère aîné, tout autant apte que lui à réussir un parcours scolaire long, qu’un père borné, lors d’un retour éphémère au foyer, avait dirigé vers la voie de l’apprentissage, tout comme il a mesuré, avant qu’une vie de précarité ne lui soit imposée par les circonstances (mais pas seulement elles), que le parcours scolaire de sa mère s’est arrêté à douze ans quand elle a obtenu un certificat d’études primaires qui permettait surtout de rompre l’obligation de scolarité.

Les exemples abondent d’enseignants issus de milieux modestes ayant réalisé un beau parcours professionnel. Celui de Jean-Paul Delahaye est exceptionnel, qui l’aura conduit de l’école normale d’instituteurs à la prestigieuse Inspection générale de l’Éducation nationale. Tant de transfuges de classe ont oublié — ou fait semblant — d’où ils venaient pour mieux s’intégrer au nouveau milieu qui s’ouvrait à eux, à condition qu’ils tirent bien poliment la porte derrière eux et se coulent dans ses codes implicites, ces marques de distinction vis-à-vis des autres. Assurément, les analyses de Bourdieu viennent surplomber le propos de l’auteur.

Jean-Paul Delahaye lui-même a conscience de «cet écartèlement permanent : on est à la fois une sorte de traître à son milieu et une bouteille jetée à la mer pour qu’un membre de la famille tente de réussir quelque chose» (p. 69). Mais il a conservé, aujourd’hui encore, sa rage intacte et rejette, comme il rejetait hier, toute tentative d’en faire un alibi de cet «élitisme républicain» dont il conteste la réalité même, en dépit ou à cause de quelques arbres qui cachent la forêt, quelques exceptions à la loi d’airain de la reproduction sociale.

Sans cesse, il rappelle ce qu’il lui a fallu surmonter et qu’il n’aurait pu affronter sans la détermination de sa mère. Le tout début de l’ouvrage en est l’illustration. Alors que, du siège de campagne au ministère, toute l’équipe du cabinet marche pour prendre possession (au moins pour un temps) de ses nouveaux locaux, et entamer sa première réunion dans cette salle du premier étage consacrée aux réunions et parfois aux audiences : la bibliothèque du ministre, le nouveau conseiller spécial du ministre voit littéralement sa mère l’accompagner et commence avec elle ce dialogue unilatéral ponctué de paroles passées ou de répliques qu’il imagine sur l’instant.

Entrecroisements encore quand, au fil du récit, Jean-Paul Delahaye insère en italique de longues incises sur la politique éducative et sociale, les deux étant indissociables. Il témoigne d’une colère contre les inégalités culturelles et sociales dont, de façon systémique, l’École reste le creuset plus que le recours, quelques progrès qu’elle ait réalisés.

On ne s’étonnera pas d’y revoir, explicité, son attachement à la semaine de cinq jours à l’école primaire, son rejet d’un abaissement d’exigence pour les pauvres, son refus viscéral de masquer l’échec scolaire parce que social des plus pauvres derrière un renvoi à la simple responsabilité individuelle que viendraient justifier, précisément, quelques éléments ou quelques dispositifs « d’exception ». On ne s’étonnera pas davantage d’y retrouver la trace de son engagement auprès d’ATD-Quart monde comme du rapport qu’il avait adressé en 2015 à Najat Vallaud-Belkacem sur la grande pauvreté et l’École. On y verra aussi, essentiellement en creux malgré quelques allusions précises, une critique profonde de la politique éducative conduite depuis 2017 par un ministre qui avait déjà «œuvré» rue de Grenelle, sous le ministère Darcos, du temps de la présidence Sarkozy.

Ce livre sonne comme un coup de poing au plexus, mais un poing qui s’écrase dans un élan continu et dont les effets du choc se font sentir bien après sa lecture. Assurément, on n’en ressort pas indemne, mais c’est une volonté de cet ouvrage que de secouer son lectorat pour le contraindre à sortir du confort intellectuel des déclarations de principes, aussi généreuses soient-elles. Mais c’est aussi un récit d’espérance.

Pas seulement parce que, au fil de son cheminement personnel d’enfant et d’adolescent, Jean-Paul Delahaye a lui-même croisé des «alliés», pour reprendre la terminologie d’ATD-Quart monde qu’il évoque, mais parce qu’il montre la nécessité, au-delà d’un statu quo qui arrange les «installés» de droite ou de gauche, de poursuivre un combat émancipateur. Octave Gréard rejoint bel et bien l’ambition socialement émancipatrice de Ferdinand Buisson.

Surtout, il rappelle le courage de ces mères qui, malgré les polémiques de bas étage sur les allocations sociales, se dévouent sans compter, sinon leurs trop faibles moyens, pour l’avenir de leurs enfants, alors même que, dans leur milieu social — il y revient sans cesse —, la pauvreté culturelle est aussi négativement déterminante que la pauvreté matérielle. Rien d’étonnant alors à ce que les derniers mots du livre soient des mots d’amour et non de ressentiment: «On ne réussit pas tout seul. Je ne suis pas parti de rien, je suis parti de toi. Toi, ma mère.»

Luc BENTZ,
novembre 2021

Florilège

Souvent d’ailleurs, je l’ai observé, il arrive que ceux qui prétendent réformer l’école publique ne l’avaient jamais fréquentée eux-mêmes et n’y scolarisent pas davantage leurs enfants. Ce n’est certes pas un crime, mais enfin ils ont évité ou fui l’école publique pour ne pas être mélangés avec les enfants de «rien», avec les enfants du peuple, peuple qu’ils ont ensuite la prétention de gouverner. Pour certains, l’école publique n’est qu’un dossier à traiter, un problème, un coût, ce n’est pas la République en actes. (p. 19)

Les exceptions consolantes ont souvent servi d’alibi pour ne rien changer au système. […] En se félicitant de la réussite de quelques-uns [issus des milieux populaires], on abandonne tous les autres. Ce raisonnement, qui renvoie à leur responsabilité individuelle ceux qui échouent, permet de rien changer à l’organisation de l’école. Ce qui est commode pour ceux dont les enfants ne rencontrent pas de difficultés. Les inégalités de réussite liées à l’origine sociale, qui s’en soucie ? (p. 43-44)

L’État finance la concurrence privée de son enseignement public mais ne demande pas beaucoup de contreparties en échange. (p.85-86)

À l’école […], un enfant sur cinq a des parents pauvres. Et il y a quatre millions de personnes qui connaissent la grande pauvreté, ce qui veut dire qu’à l’école un enfant sur dix vit dans des conditions financières, sociales et culturelles particulièrement difficiles. De ces enfants-là, on ne parle presque jamais. Ils sont comme invisibles. (p. 87)

En 2014, j’ai bien compris pour l’avoir vécu ce que me disaient ces enseignants qui décrivaient la situation d’enfants pauvres de leur école, ces « gamins qui traînent dehors ». Qui traînent dehors, car ils n’ont aucun adulte disponible auprès d’eux dans leur logement, ce qui était notre cas [quand l’auteur avait treize ans] , ou qui habitent un logement tellement surpeuplé d’adultes qu’ils n’y trouvent pas leur place (p. 136-137).

Encore une fois, qu’a donc de républicain ce «mérite» qui a essentiellement des origines sociales? (p. 161)

L’absence de culture générale était pour moi et est encore pour les élèves des milieux populaires une vraie humiliation. Et bien sûr, on n’annule pas cette humiliation des pauvres en diminuant les exigences de culture générale à leur transmettre. Je sais depuis toujours qu’une école qui s’adresse aux pauvres ne doit pas être appauvrie dans ses ambitions. C’est une question de respect à leur égard. (p. 163)

C’est toute la difficulté de la mixité sociale et scolaire. Il en faut davantage, c’est une évidence car elle est profitable aux enfants des milieux populaires sans nuire aux autres, mais cela nécessite une forte volonté politique. Et donc cela doit être piloté et accompagné. Personne n’ose se dire hostile à davantage de mixité sociale à condition que le collège de son enfant en soit épargné. La mixité sociale pour les autres en quelque sorte (p. 169)

Ce n’est pas facile d’effectuer une scolarité dans ces conditions, pas facile de vivre sa jeunesse tout simplement. Un écartèlement permanent : on est à la fois une sorte de traître à son milieu et une bouteille jetée à la mer pour qu’un membre de la famille tente de réussir quelque chose. (p. 211)

Les enfants des pauvres ne sont pas seulement victimes de malnutrition alimentaire, ils souffrent aussi de malnutrition culturelle. (p. 223)

Ce n’est pas un ascenseur qui m’a fait changer de statut social, c’est un escalier, souvent raide ; c’est une échelle à laquelle il manquait parfois des barreaux, c’est une corde à nœuds qui faisait mal aux mains. Rien n’a été facile. […] Cela a été possible parce que tu me poussais de toutes tes forces, avec une rage communicative. (p. 249)

Alors qu’une étude de 2018 de l’OCDE a montré qu’il faut, en moyenne, six générations en France (180 ans !) pour passer du statut de pauvre à celui de classe moyenne, la France fait moins bien que la plupart des pays de l’OCDE dans ce domaine. (p. 249)

Les milieux favorisés de gauche comme de droite ont un intérêt commun en matière d’éducation et se rejoignent, de fait, pour protéger leurs propres enfants. Ils conçoivent pour cela à la fois des parcours spécifiques pour leurs rejetons, à base d’options ou de filières sélectives, et des structures de relégation pour les autres. (p. 250)

Voir aussi

« Jean-Paul Delahaye : “Il devient absurde de parler d’égalité des chances : c’est à l’égalité des droits qu’il faut travailler” », entretien avec Mattea Battaglia, Le Monde, 06/09/21
https://tinyurl.com/3xv2kf48.

Présentation vidéo par l’auteur dans le cadre des « Vendredi lecture » de l’UNSA Éducation (chaine YouTube UNSA Éducation, 08/10/21, 3 min 34 s) : https://www.youtube.com/watch?v=TfhOsLTazlg. — On pourra compléter le cas échéant avec cet entretien sur la dialectique « égalité des chances ou égalité des droits » où Jean-Paul Delahaye est interviewé : https://www.youtube.com/watch?v=aeKBKxcj_hc (chaine YouTube UNSA Éducation, 15/10/21).

Jean-Paul Delahaye en quelques dates

1951 : naissance à Maisons-Laffitte

1967 : entrée à l’école normale d’Amiens, puis en centre de formation PEGC après le baccalauréat

1973 : professeur d’enseignement général de collège (lettres–histoire-géographie)

1982 : inspecteur départemental de l’Éducation nationale (actuels IEN du premier degré)

1986 : directeur de l’école normale primaire des Ardennes

1991 : inspecteur d’académie

2001-2016 : inspecteur général de l’Éducation nationale

2003 : docteur en sciences de l’éducation (histoire de l’éducation),
puis professeur associé à l’université Paris V René-Descartes

2012 : conseiller spécial du ministre (Vincent Peillon)

2012-2014 : directeur général des enseignements scolaires

2015 : rapport Grande pauvreté et réussite scolaire, le choix de la solidarité pour la réussite de tous (Inspection générale de l’Éducation nationale)

2018 : vice-président de la Ligue de l’enseignement, chargé de la laïcité ; président du Comité national d’action laïque (CNAL) → voir, sous sa présidence, les actes du colloque « la laïcité à l’école, les enseignants ont la parole ».


(1) Outre la page Wikipédia précitée et sa notice dans le dictionnaire Maitron, on reverra au chapitre «Ferdinand Buisson, l’institution scolaire et la République sociale» de Frédéric Mole in Socialismes et éducation au XIXe siècle (dir. Candar, Dreux, Laval, éd. Le Bord de l’eau, 2018, p. 133-147). Dans son livre (p ; 20), Jean-Paul Delahaye renvoie à un article antérieur, paru en 2007 dans la Revue française de pédagogie, du même Frédéric Mole : «L’égalité dans la diversité : un modèle de justice à la préhistoire de l’école unique (1898-1914)». Sans idéaliser l’école de Jules Ferry, on ne peut en effet réduire ou assimiler Buisson aux caricatures sommaires qu’on en fait parfois. Initialement nommé par Ferry, Buisson fut, de 1879 à 1896, le directeur de l’enseignement primaire et primaire supérieur de ce qui était alors le ministère de l’Instruction publique.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :